Comme c’est souvent le cas, il y a plusieurs façons de délimiter le concept d’«helvétisme», et différentes manières de l’envisager. Réglons d’abord la question la plus simple, celle des niveaux d’analyse : lorsqu’on parle d’helvétismes, en linguistique, on peut se référer autant à des prononciations (agenda prononcé «ajanda» alors que les autres francophones disent «ajinda») qu’à des tournures syntaxiques (on chibrait parmi «on chibrait entre nous» ; j’ai personne voulu blesser «je n’ai voulu blesser personne»), des caractéristiques morphologiques (comme le passé surcomposé : tu es déjà eu allé ? avec le sens de «t’est-il déjà arrivé d’y aller ?») ou des mots (s’encoubler, septante, pive), voire des locutions entières (être déçu en bien, ne pas se prendre pour la queue de la poire…).

Il est plus difficile, en revanche, de bien délimiter l’ensemble des mots qui peuvent recevoir l’étiquette d’«helvétisme». Commençons d’abord par replacer ce concept dans un contexte plus large, celui de la linguistique variationnelle. Les langues du monde ne sont pas monolithiques : au-delà du socle commun qui est bien évidemment nécessaire à l’intercompréhension, les langues connaissent également de nombreux traits dont l’extension dans l’usage connaît certaines restrictions. En effet, pour que les langues soient efficaces dans toutes les sphères de la vie humaine, elles ont parfois besoin de mots qui ne sont connus que dans certains milieux. C’est, à vrai dire, une condition de leur bon fonctionnement. On dira donc que certains traits linguistiques connaissent des restrictions dans leur usage. Ces restrictions peuvent être de différentes natures: certains ne sont connus que des plus jeunes, d’autres que des plus vieux : on parle de variation «diagénérationnelle». Certains sont l’apanage des classes supérieures alors que d’autres se réfugient dans l’usage des classes défavorisées : on parle de variation «diastratique». Certains ne s’actualisent que dans certaines situations bien précises, comme dans un milieu socioprofessionnel donné : on parle de variation diaphasique ou diasituationnelle. Certains encore sont très rares à l’oral et relèvent essentiellement de la langue écrite, ou vice versa: on parle de variation diamésique. Enfin, et c’est ce qui nous intéresse ici, il y a des traits qui ne couvrent pas la totalité du territoire occupé par une langue donnée: on parle alors de variation diatopique. Techniquement, les traits qui connaissent une restriction d’emploi sur l’axe diatopique sont appelés «diatopismes» (ou, plus simplement, «régionalismes»).

Il s’agit toutefois bien sûr d’un terme générique qui peut renvoyer à des traits dont l’extension géographique varie énormément d’un cas à l’autre. Parmi tous les diatopismes, certains reçoivent parfois une étiquette ayant pour but d’apporter plus de précision à leur délimitation. Le problème, c’est que les étiquettes ne coïncident que bien peu souvent avec l’étendue géographique réelle des phénomènes que l’on veut ainsi désigner. J’en arrive donc enfin au concept d’«helvétisme». On pourrait, un peu paresseusement, se contenter de dire que ce terme désigne un trait linguistique propre au français de Suisse, ou de Suisse romande (c’est ce que l’on trouve dans tous les dictionnaires). Le problème, c’est qu’il n’y a que très peu de traits dont l’étendue coïncide parfaitement avec les frontières nationales (cf. question 7 sur les «statalismes»). Il faut bien avouer que, dans la plupart des cas, l’aire d’un soi-disant «helvétisme» peut n’être en fait que :

  • très locale (gurler «trembler de froid» dans certaines localités du canton de Fribourg) ;
  • cantonale (l’usage particulier de outre en Valais) ;
  • à cheval sur plusieurs cantons (huitante, VD-VS-FR) ;
  • à cheval sur un canton et la France voisine (panosse «serpillière», qui est vosgien, jurassien, franc-comtois et savoyard) ;
  • à cheval sur la totalité des cantons romands et la France voisine (bardjaquer, connu dans tout le grand quart sud-est de la France) ;
  • ou alors concerner des aires qui, à l’échelle de la francophonie, peuvent être très éloignées les unes des autres (foutimasser «perdre son temps à des futilités» est romand mais survit aussi en Normandie) et aller jusqu’à traverser l’Atlantique et inclure le Canada (faire cru «faire froid et humide» est une locution verbale suisse, belge et canadienne). La cuisinette «kitchenette» est aussi canadienne, et les cuissettes «shorts de sport» sont non seulement romandes mais en outre… algériennes !

Finalement, on voit que la définition de départ, largement relayée par la lexicographie générale, pêche par son imprécision ; au regard de tous ces exemples, il faudrait en fait dire qu’ un helvétisme est un trait linguistique (phonétique, morphologique, syntaxique ou lexical) dont l’extension géographique ne correspond pas à toute la francophonie mais englobe (entre autres) la Suisse romande, dans sa totalité ou seulement en partie. Cela veut donc dire, comme nous venons de le voir, que certains «helvétismes» peuvent être inconnus dans plusieurs cantons, que d’autres sont très bien connus en France voisine, et que certains sont aussi, en même temps, des belgicismes, des canadianismes, des algérianismes, etc. C’est donc plutôt par commodité que l’on emploie ce terme, qui dans les faits correspond à des diatopismes dont l’aire est à géométrie éminemment variable. Concrètement, cela veut dire aussi qu’un ouvrage comme le Dictionnaire suisse romand réunit des mots qui ont tous en commun d’être utilisés en Suisse romande, partout ou seulement dans un/des sous-ensemble(s) de son territoire, tout en ne faisant pas partie du français commun à toute la francophonie mais pouvant être connus ailleurs qu’en Suisse. Le critère qui justifie la pertinence du concept, finalement, est l’existence de la Suisse romande comme entité politiquement indépendante de la France et, par conséquent, comme véhicule d’une identité nationale clairement établie. Si les hasards de l’histoire avaient voulu que la Suisse romande ne soit qu’un sous-ensemble d’un pays indépendant de la France qui s’appellerait, par exemple, la Savoie, il y a fort à parier que le terme d’«helvétisme» ne correspondrait à aucun besoin dénominatif précis.

André Thibault, Professeur de linguistique française, Sorbonne Université

Pour aller plus loin :

Thibault, André (1997). « Présentation », in Dictionnaire suisse romand, Genève: Zoé, 17-32.

Liens utiles:

La Base de données lexicographiques panfrancophone – Suisse

Illustrations sonores :

le passé surcomposé

alors j’ai eu joué tout seul on on a eu été deux accordéonistes | deux clarinettes une contrebasse | _ | on faisait un un petit orchestre

c’était vraiment vraiment sympa on a fait des sacrées | _ | des sacrées sorties | _ | des des beaux voyages également | _ | % | _ | on est eu parti euh en Répub/ République dominicaine

s'encoubler

et pis pis y a le fameux s’encoubler qui n’a pas son équivalent en français quand même < mais oui > hein si tu dois camber tu fais attention de pas t’encoubler < pas t’encoubler > que que je co/ j’ai même des connaissances françaises qui emploient s’encoubler parce que trébucher | _ | ça va pas bien

septante
huitante

et ça aussi c’est assez impressionnant ça veut dire que on va avoir cinquante soixante septante huitante vendangeurs

donc euh on est nous on est particulièrement fans de ces | _ | des groupes des années septante huitante donc euh groupes de rock groupes euh

et pis après ben | _ | on a fait la villa en huitante-deux | _ | pis après ben on a eu les enfants

pive

mais on allait dans la forêt | et pis on faisait des réserves de pives derrière les arbres | _ | on faisait des batailles de pives [ouais ouais]

déçu en bien

si vous n’êtes jamais allés à Chicago allez-y c’est une ville magnifique [ah ouais] euh j’ai été comme diraient les vaudois déçu en bien | _ | parce que | _ | c’était extra c’est une ville euh

panosse

parce que encore une fois d’une famille à l’autre on dira | _ | certains diront la panosse d’autres diront la panoche | _ | hein moi je dis la panoche

outre

(« plus loin, là-bas (sans changement d’altitude) » emploi spécifique dans le canton du Valais) article du Blog Français de nos régions