Comme toute la Suisse actuelle, la Suisse romande a été romanisée au début de notre ère, suite à la conquête romaine. Contrairement à la Suisse alémanique, elle est aussi restée latine. L’arrivée du peuple germanique des Burgondes en Suisse occidentale au Ve siècle a laissé peu de traces. Celle des Alamans en Suisse orientale à partir du VIIe siècle, en revanche, a déplacé la frontière linguistique au terme d’un processus séculaire.

Cette ancienne appartenance au monde latin ne signifie pas que la Suisse romande ait toujours été de langue française. Toutes les régions romandes situées au sud du Jura appartiennent historiquement au francoprovençal, langue galloromane dont les spécificités sont attestées dès le VIe siècle dans la zone de rayonnement des voies de transit alpin (Grand et Petit Saint-Bernard) qui reliaient Aoste à Lyon. Seul le canton du Jura appartient au domaine franc-comtois, oïlique, c’est-à-dire à la famille des langues d’oïl. Le Jura bernois est une zone de transition (parlers franc-comtois dans le nord-est, francoprovençaux dans le sud-ouest, intermédiaires au centre).

Carte des dialectes en Suisse romande et dans les régions environnantes durant le Moyen Âge, Kristol (à par.) sur la base de Tuaillon (1972).

Le français arrive en Suisse romande sous forme écrite, en deux étapes.

Au Moyen Âge, lorsque l’écrit en langue vernaculaire commence à remplacer le latin (XIIIe – XVe siècles), les textes administratifs adoptent les modèles du français de l’Est bourguignon (Dijon, Besançon), tout en intégrant certaines particularités locales. Depuis ses débuts (Othon de Grandson, †1397), pratiquement toute la littérature romande est également d’expression française; le francoprovençal n’a jamais développé de tradition écrite majeure. Le français écrit est enseigné dans les écoles élémentaires attestées dans les petites villes romandes depuis le XIVe siècle, alors que l’expression orale reste dialectale. La connaissance du moins passive du français dans une partie des populations citadines a facilité l’introduction de la Réforme protestante au XVIe siècle, propagée surtout par des prédicateurs d’origine française.

Dès le milieu du XVIe siècle, c’est le modèle parisien qui s’impose comme forme de prestige incontestée. La Réforme protestante a été décisive pour cette évolution, l’activité de Calvin ayant attiré à Genève des humanistes et imprimeurs parisiens de renom.

Jusqu’au XVIIIe siècle, les parlers romands restent le véhicule de la communication orale quotidienne, dans toutes les régions et dans tous les milieux sociaux, mais tous ceux qui savent lire et écrire le font naturellement en français. La pratique dialectale commence à fléchir dans les villes vers la fin du XVIIIe siècle. Le déclin des parlers romands s’accélère au XIXe siècle par l’adoption du français comme langue de la vie courante dans les régions les plus industrialisées qui accueillent un grand nombre de migrants internes d’origine alémanique. À Neuchâtel et dans le Jura sud, les derniers locuteurs dialectophones disparaissent au début du XXe siècle. À l’heure actuelle, même dans les régions catholiques et rurales les plus conservatrices, la disparition des parlers autochtones est imminente.

Le français s’est donc introduit en Suisse romande par le biais de l’écrit et de l’école; son acquisition demandait un apprentissage conscient de type livresque. Avant de devenir la langue de la conversation spontanée, il a sans doute été la langue de la lecture à haute voix. Depuis la Réforme, la solide tradition scolaire des cantons protestants contribue au prestige linguistique de Genève et de Neuchâtel ; l’enseignement du français aux étrangers est une activité importante. Au XIXe siècle, de nombreuses «bonnes» familles en Europe emploient des gouvernantes ou précepteurs romands. Parler français signifiait «parler comme les livres» ; dans l’histoire du français en Suisse romande, le style formel précède les usages informels de la langue. Par contre, la langue familière conserve certaines expressions régionales d’origine dialectale pour désigner des réalités quotidiennes ou des activités dont la littérature parle peu : crousille «tirelire», cocoler «choyer, dorloter, câliner, chouchouter», déguiller «tomber, chuter, débouler, dégringoler», s’encoubler «trébucher, s’accrocher les pieds dans qch.», s’étruler «s’affoler, paniquer, perdre ses moyens», pécloter «fonctionner de façon défectueuse, irrégulière (d’un mécanisme, d’une machine); être en mauvaise santé».

L’effort constant de s’approprier un modèle linguistique de prestige dont les origines se trouvent dans un ailleurs lointain explique le souci permanent des intellectuels romands de préserver sa «pureté» présumée : le «culte du bon français» a une longue tradition en Suisse romande. Depuis le XIXe siècle, la Suisse romande produit de nombreux ouvrages «cacologiques» qui combattent les régionalismes d’origine dialectale et les germanismes réels ou supposés du français régional. Une germanophobie particulièrement virulente se manifeste dans la presse romande de la première moitié du XXe siècle : le purisme romand préconise alors l’adhésion complète au modèle idéalisé du français de Paris. Ce sont en particulier les romandismes sémantiques qui ont été critiqués : gâteau «tarte», réduire «ranger», traversée «route qui traverse une localité», oser «avoir l’autorisation de», cuire «cuisiner», branche «discipline scolaire», adieu «au revoir, salut», finance «taxe», tâches «devoirs», etc. Cette politique de la langue a provoqué pendant longtemps la culpabilisation linguistique d’un grand nombre de locuteurs romands, persuadés de ne pas parler le «vrai» français, attitude que la Suisse romande partage avec de nombreuses autres régions francophones (voir question 12).

Andres Kristol, Professeur honoraire d’histoire de la langue française et de dialectologie galloromane, Université de Neuchâtel

Pour aller plus loin :

Kristol, A. (1999). Histoire linguistique de la Suisse romande: quelques jalons. Babylonia, 33(99), 8-13.

Thibault, A. (1997). Dictionnaire suisse romand. Carouge : Éditions Zoé.

Liens utiles:

La Base de données lexicographiques panfrancophone – Suisse

Illustrations sonores :

cocoler

Définition du DSR tiré de la BDLP suisse

tu pouvais avoir plusieurs gâtions | _ | c’était pas très | _ | c’était pas très important c’était quelqu’un qui aimait se faire | _ | embrasser cocoler | _ | prendre dans les bras | _ | moi c’est comme ça que je voyais un gâtion

et pis pis y a le fameux s’encoubler qui n’a pas son équivalent en français quand même < mais oui > hein si tu dois camber tu fais attention de pas t’encoubler < pas t’encoubler > que que je co/ j’ai même des connaissances françaises qui emploient s’encoubler parce que trébucher | _ | ça va pas bien

une des nouvelles fonctions qu’on a développée c’est le job coaching c’est que une fois que la personne elle est en entreprise | _ | si le besoin se fait ressentir y a même | _ | euh quelqu’un qui continue de la suivre | _ | on s’est rendu compte que souvent ça péclotait dans les premiers mois

si je prenais une caisse à chaque cave ben je je pourrais pas réduire chez moi

est-ce que j’ose euh grignoter pendant mes paroles?

et on avait ce machin on se regardait tous genre qu’est-ce qu’il faut faire < comment on va faire | _ | ouais > est-ce qu’on ose le séparer est-ce qu’on doit mettre tout dans la bouche?

alors | _ | ben là les branches que j’ai c’est le français la géographie | _ | euh l’éducation physique et science des religions | _ | donc j’ai ces quatre branches

par exemple en Suisse romande on va dire euh huitante on va dire euh adieu pour saluer