Les langues n’ont pas de frontières bien délimitées entre elles, les mots et les expressions passent facilement des unes aux autres, particulièrement chez les locuteurices bilingues, mais aussi chez les monolingues. On parle d’emprunts, de calques ou plus généralement de marques transcodiques pour qualifier les mots ou expressions suivantes qui illustrent ce phénomène très fréquent de passage d’une langue à l’autre:
- Peindre le diable sur la muraille : calque français (traduction mot à mot) de l’allemand den Teufel an die Wand malen;
- Les gratte-ciels: calque français de l’anglais sky-scrapers;
- Natura morta: calque italien du français nature morte;
- Poutser, schlaguer: emprunts à l’allemand putzen, schlagen intégrés à la conjugaison du français;
- Un ristrette: emprunt du français à l’italien ristretto;
- Trinquer: emprunt du français de la fin du XIVe siècle à l’allemand trinken;
- Un ou une spielgruppe, le treffpunkt: emprunts à l’allemand, expressions courantes dans le répertoire des personnes francophones ayant des enfants et habitant en Suisse alémanique pour le premier, pour les Suisses romands qui prennent régulièrement le train en Suisse alémanique pour le second, etc.;
Ces marques transcodiques ont souvent été condamnées par les puristes, qui considèrent que les langues ne doivent pas se mélanger pour conserver leur génie propre. Les anglicismes sont condamnés par l’Académie française, et son site propose des équivalents bien français. En Suisse romande, ce sont avant tout les germanismes, c’est-à-dire les mots ou expressions empruntés à l’allemand ou encore traduits littéralement de l’allemand et qu’on appelle « français fédéral » en Suisse romande, qui ont été dénoncés, surtout au siècle passé. A titre d’exemple, voici ce qu’écrivait le notable neuchâtelois Marcel Godet (1877-1949), dans une publication consacrée à la langue française. Il porte un jugement sur les personnes alémaniques établies dans son canton, dont la frontière, à l’est, est aussi une frontière linguistique (entre langues romanes et germaniques):
Voyez telle famille établie chez nous depuis dix ou vingt ans. Les parents ne possédaient que des bribes de français quand ils sont arrivés. Les enfants ne savent déjà plus guère l’allemand. Ainsi l’assimilation semble très rapide, mais elle est trompeuse, parce qu’incomplète. Les fils disent comme leur père : «si je serais» pour «si j’étais», «perron» pour «quai», «comme que comme» pour «en tout cas», «j’attends sur toi» pour «je t’attends». Ils traduisent de l’allemand; la pensée demeure germanique. L’indigence de ce vocabulaire, leur syntaxe fautive, tout cet appauvrissement et abâtardissement que subit notre langue dans leur bouche n’est point sans effet sur leur entourage […]. Aussi le problème de ces demi-assimilés, qui se croient assimilés, tout en restant étrangers aux richesses, aux finesses, aux nuances et, pour tout dire, à l’esprit de notre langue, est des plus sérieux et digne d’attention. (Cahiers de l’Institut neuchâtelois No 4, 1954, p. 15-16).
Cet extrait illustre un fait maintes fois observés par les linguistes: la notion de germanisme recouvre très souvent chez les puristes romands un grand nombre de mots ou d’expressions condamnées par la norme, même si ce ne sont pas étymologiquement des germanismes. Parmi les exemples donnés par Godet, la plupart répondent bien à la définition de calque, mais pas «si je serais», qui est une forme répandue dans toute la francophonie, malgré sa condamnation sévère par la norme, et qui ne s’explique aucunement par le contact avec l’allemand.
Le site allfran.ch continue de traquer les germanismes là où on ne les voit pas forcément. Par exemple, l’«acceptation d’un avantage» est un calque de Vorteilsannahme et l’on devrait dire «corruption passive»; «assainir» (sanieren) doit être évité au profit de «rénover»; «logopédie» est emprunté à l’allemand Logopädie, il faut préférer «orthophonie», etc.
Il est inutile de nier que le français administratif suisse romand est influencé par le contact avec la langue majoritaire, et que cela engendre une norme standard suisse différente de la norme standard française. Mais faut-il s’en offusquer, et dénoncer le français fédéral, ou reconnaitre une des caractéristiques majeures de toutes les langues, à savoir le fait qu’elles varient constamment en fonction du territoire sur lequel elles sont parlées?
Les germanismes de la langue de tous les jours sont en revanche en diminution dans le français régional de Suisse romande. Ceux répertoriés au début du XXe siècle par W. Pierrehumbert dans son Dictionnaire du parler neuchâtelois et suisse romand ne sont souvent plus compris par les générations actuelles: firôbe («repos des travailleurs à la fin de la journée», de Feierabend); schmarotser («filouter, escroquer, mendier», de schmarotzen) ; schoumacre («nom plaisant du cordonnier, surtout du cordonnier allemand» de Schumacher); maitrank («boisson rafraichissante à base de vin blanc où l’on fait infuser l’aspérule odorante ou belle étoile»); peuglise (fer à repasser, de Bügeleisen); rucsac (sac à dos, Rucksack); standse ou stanse (station verticale sur les mains, de Stand); stâl [ʃtɑːl] (fusil à aiguiser, de Stahl); tringuelte, var. tringuiette ou trindiette (pourboire, de Trinkgeld), etc.
Mais certains sont encore très courants: rösti (que Pierrehumbert orthographie reucheti); knöpfli, spätzli (boulettes ou languettes de pâte, à base de lait, œufs et farine, bouillies et éventuellement rôties); tresse (pain brioché tressé, all. Zopf); witz (gag); boiler (chauffe-eau, mot anglais passé en allemand, emprunté par le français de suisse romande avec diverse prononciations [bɔjlɛːʀ], [bøːlʀ], [bɔjlʀ]); foehn, foehner (sèche-cheveux, Föhn, marque de sèche-cheveux, début XXe); poutser (nettoyer); schlaguer (frapper fort); pételer (quémander, arrivé en français par le biais du patois jurassien paitlaie, emprunté à l’alémanique bätl’, all. Betteln); professeur ordinaire (full professor, all. Ordentlicher Professor); dire d’une nouvelle maison ou d’une nouvelle loi qu’elle est « sous-toit » (unter Dach) signifie qu’elle est à l’abri des intempéries, ou, pour le sens figuré, sur le point d’aboutir ; une action , all. Aktion, à l’origine également de it. azione correspond à « promotion » dans les autres pays francophones. Enfin, la salutation tschüss est courante dans les rituels d’interaction, dans les séquences d’ouverture comme de clôture.
Certains germanismes sont devenus des stéréotypes linguistiques, c’est-à-dire des mots qui sont utilisés pour styliser ou stigmatiser la façon de parler des Jurassiens, des Neuchâtelois et des Jurassiens bernois: fatre (père, Vater); moutre (mère, Mutter) ; catse ou cratse (chat, suisse-all. Chatze, all. Katze); stècre (bâton, déjà recensé comme «germanisme voulu» par Pierrehumbert, Stecken). Ils ne se rencontrent plus que très rarement dans les conversations ordinaires sans cette connotation qui indexe une façon de parler, comme si le locuteur ou la locutrice tenait à montrer que le terme est présent avant tout dans le registre d’une autre communauté que la sienne.
Marinette Matthey, LIDILEM, Université Grenoble Alpes et GPSR Université de Neuchâtel
Pour aller plus loin :
De Pietro, Jean-François & Matthey, Marinette (1993), « Comme Suisses romands, on emploie déjà tellement de germanismes sans s’en rendre compte … ». Entre insécurité et identité linguistiques : le cas du français à Neuchâtel. Cahiers de l’Institut de linguistique de Louvain, 19, 3-4, 121-136.
Thibault, André (2000). Le traitement des emprunts dans le Dictionnaire de suisse romande : aperçu théorique et méthodologique. In Danièle Latin et Claude Poirier (éds.), Contacts de langues et identités culturelles. Québec, Les Presses de l’Université Laval, p. 69-84.
Illustrations sonores :
Stéréotypes linguistiques
de l’autre côté hein_eh ben_ vous connaissez_alors y a certains mots qui sont restés_j’étais tout gamin quand on disait pas le papa la maman on disait le fatre pis la moutre_s- ça s- ça ça m’est ça m’est resté hein_ (homme, 82 ans, Neuchâtel)
à une époque peut-être les gens de la génération de mes parents mes que mes parents n’étaient pas # mais j’imagine des chaux-de-fonniers de la même génération_avaient peut-être plus de mots euh d’origine euh suisse allemande dans leur euh_ben du genre le fatre la moutre le kratze euh des choses comme ça ouais_je pense plus_plus que les neuchâtelois_euh parce qu’y eu une très forte euh immigration suisse allemande dans les montagnes neuchâteloises (homme, 55 ans, Saint-Imier)
