Les Suisses romands ont la réputation de parler à un débit plutôt lent comparé à celui de nos voisins français. En a-t-on vraiment la preuve scientifique?

Pour répondre à cette question, nous devons définir les termes débit et vitesse d’articulation. Les énoncés produits par les locuteurs sont généralement composés de parole et de pauses. Le temps de locution comprend donc le temps passé à produire la parole (temps d’articulation) et temps passé à produire des pauses (temps de pause). Le débit, également appelé vitesse de parole ou tempo correspond à la vitesse globale à laquelle un locuteur parle. Il tient compte non seulement de la vitesse à laquelle le locuteur articule, mais également des pauses que celui-ci produit. La vitesse d’articulation, quant à elle, dépend uniquement du temps que le locuteur passe à articuler la parole. Elle reflète ainsi la vitesse à laquelle un locuteur articule un énoncé sans tenir compte des éventuelles pauses produites. Le débit et la vitesse d’articulation s’expriment par exemple en mots par minute, en syllabes par seconde ou en sons par seconde (voir plus bas les vitesses d’articulation des exemples sonores).

De récentes recherches ont comparé la vitesse d’articulation de locuteurs (hommes et femmes) de différents âges provenant de diverses régions de Suisse romande (Neuchâtel, Nyon, Genève) et de France (Paris, Lyon), entre autres. Les résultats ont permis de mettre en avant les points suivants. Tout d’abord, les locuteurs des régions suisses articulent plus lentement que les locuteurs parisiens, ce qui semble confirmer l’idée commune que les Suisses romands parlent lentement. Mais fait intéressant: la vitesse d’articulation des locuteurs de Genève n’est pas différente de celle de leurs voisins français lyonnais, contrairement à la vitesse d’articulation des Neuchâtelois et des Nyonnais qui est plus lente! Deuxièmement, les différences de vitesse d’articulation observées entre les locuteurs suisses et parisiens proviennent principalement des locuteurs âgés. En effet, les locuteurs jeunes provenant des diverses régions francophones étudiées présentent une vitesse d’articulation comparable. Finalement, la vitesse d’articulation plus rapide pour les hommes que pour les femmes s’observe surtout dans la variété parisienne, mais pas ou peu dans les variétés suisses.

Ainsi, si ces études confirment l’impression d’un débit plutôt lent en Suisse romande (du moins en comparaison avec le débit parisien), elles soulignent surtout que l’influence de la variété régionale peut se combiner avec d’autres facteurs comme l’âge et le genre des locuteurs pour rendre compte des différences de débit observées entre les locuteurs.

Sandra Schwab, maître-assistante en linguistique française, Université de Fribourg

Pour aller plus loin :

Schwab, S. & Avanzi, M. (2015). Regional variation and articulation rate in French. Journal of Phonetics, 48, 96-105.

Schwab, S. & Racine, I. (2013). Le débit lent des Suisses romands: mythe ou réalité? Journal of French Language Studies, 22, 1-15.https://www.cambridge.org/core/journals/journal-of-french-language-studies/article/le-debit-lent-des-suisses-romands-mythe-ou-realite/B22B4FB9DA73D1E7A84C150324653A7C

Illustrations sonores :

vitesse d’articulation « rapide » (8.2 syllabes par seconde)

je sais pas ma ma mè/ ma mère elle fait souvent mais je sais pas si c’est vraiment | pour se moquer parce qu’elle fait toujours un peu en rigolant | ou si elle essaie vraiment d’être un peu à la mode mais des fois elle nous sort de ces trucs avec mon frère on se regarde | genre | _ | okay maman super (femme, 20 ans, Neuchâtel)

 

vitesse d’articulation « lente » (4.6 syllabes par seconde)

j’ai été chercher mon père | _ | on a bu quelque chose au bistrot on a discuté | _ | et pis euh | _ | c’est comme ça qu’il m’a embauché (homme, 83 ans, Fribourg)