Le français est arrivé en Suisse romande par l’écrit. Dès le XIIIe siècle, il commence lentement à se substituer au latin (plus vite à Genève qu’à Sion), engendrant une situation de diglossie qui a perduré plusieurs siècles, c’est-à-dire qu’on parle patois, mais si on apprend à lire et écrire, on le fait en français, ce qui contribue à diffuser cette langue. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que les locuteurices constatent que les patois vont disparaitre sous la pression du français, qui est devenu, au cours de ce processus séculaire, la langue vernaculaire, autrement dit la langue locale qui est parlée par tous et toutes (cf. question 2).</p><div id= »faq » class= »jqx-widget jqx-ribbon jqx-tabs-header-position-left »><div class= » jqx-widget-content jqx-ribbon-content jqx-ribbon-content-vertical »><div class= » jqx-widget-content jqx-ribbon-content-section jqx-ribbon-content-section-left jqx-rc-r »><div class= »faq-content »><p>Le français de Suisse romande peut être caractérisé globalement par trois ensembles d’éléments linguistiques: le substrat dialectal (les «restes» des patois) qui continue d’influencer le lexique, la morphosyntaxe et la prononciation, bien que les patois ne soient plus parlés au quotidien depuis 150 ans au moins (cf. 6.1, 6.2 et 6.3); l’adstrat germanique, c’est-à-dire l’apport des langues germaniques qui côtoient les langues romanes le long de la frontière linguistique qui traverse la Suisse du Jura aux Alpes, et qui engendre les phénomènes bien connus du contact des langues et finalement la situation périphérique de l’espace romand par rapport au centre de diffusion du français, situation qui favorise la rétention de termes et d’expressions anciennes.

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Cependant, le français qu’on peut entendre en Suisse romande n’est pas du tout homogène. Il contient des mots qui ne sont pas connus dans toutes les régions ou, au contraire, qui sont connus ailleurs, dans les régions limitrophes, voire plus loin (cf. questions 1 et 5). Quelques exemples de ce phénomène: huitante s’entend régulièrement dans le canton de Vaud, mais pas (ou guère) à Neuchâtel. Le terme modzon («génisse») est courant dans le canton de Fribourg et dans le Pays d’Enhaut, mais inusité dans le Jura. Une tête de boc est une personne têtue à Neuchâtel et dans le Jura, mais l’expression n’est pas connue ailleurs (boc est une variante de bouc, «mâle de la chèvre»). A contrario, j’ai meilleur temps («avoir intérêt à faire une chose plutôt qu’une autre») s’entend aussi en Franche-Comté et en Savoie, sans parler de septante et nonante, qui est la façon régulière de compter en Belgique.

Les particularités linguistiques du français de Suisse romande (mais ne faudrait-il pas dire des français de Suisse romande !) s’expliquent donc par l’espace et par l’histoire. Le relatif éloignement de la Suisse romande du centre de diffusion du français, la région parisienne, fait qu’on y entend des expressions qui faisaient partie du français central il y a un ou quelques siècles et qui se maintiennent sur les bords et les régions frontalières de la France. Par exemple, avoir meilleur temps de ; livrets («table de multiplication»); les carrousels («manège de fête foraine», abrégé en carrou: «Les « carrous » sont là, sans la neige» (titre, presse régionale, 2014, qui contient par ailleurs un implicite culturel: à la Chaux-de-Fonds, ville située à 1000 mètres d’altitude, les carrousels s’installent chaque année pendant les vacances de Pâques et, traditionnellement, il neige).

La deuxième caractéristique mentionnée plus haut tient au fait que la frontière linguistique européenne entre les langues romanes et germaniques traverse la Suisse du nord au sud. Les contacts de population au sein du pays favorisent les emprunts au suisse allemand et à l’allemand (cf. question 9). Les Neinsager («celles et ceux qui disent toujours non»), la Suisse comme Sonderfall («un cas à part») le Röstigraben entre la Suisse alémanique et la Suisse romande (littéralement le «fossé de rösti», traduit en français par barrière de rösti, barriera dei rösti en italien) ou même le récent Putzday/poutzday («action citoyenne de nettoyage», all. putzen, «nettoyer», cf. aussi Putzfrau «femme de ménage» ou Putzmann ), témoignent des contacts entre locuteurices germanophones et francophones.

En dehors des phénomènes de substrat, d’adstrat et de périphérie, deux autres facteurs peuvent être invoqués pour caractériser brièvement le français de Suisse romande: l’organisation politique propre à la Suisse et les innovations linguistiques proprement romandes (cf. § 6.1 pour des exemples de ces faits linguistiques).

Marinette Matthey, LIDILEM, Université Grenoble Alpes

Pour aller plus loin :

Matthey, M. (2003). «Le français langue de contacts en Suisse romande». GLOTTOPOL, revue de sociolinguistique en ligne. No 2, juillet 2003, 91-100. www.univ-rouen.fr/dyalang/glottopol/

De Pietro, J.-Fr., Diemoz, F. & Matthey, M. (2016). «La variation du/des français en Suisse romande : enjeux et défis de sa présence à l’école». Dans Cl. Fréchet (textes réunis par) La variation du français dans le monde. Quelle place dans l’enseignement ? (pp 43-63). Limoges: Lambert-Lucas.

Knecht, Pierre (1982). La Suisse aux quatre langues. Editions Zoé.

6.1. Lexique

Les particularités lexicales du français peuvent être réparties en cinq catégories.

La première est celle des dialectalismes, emprunts aux patois (ou substrat dialectal). S’encoubler («trébuche »); chneuquer («chercher, fouiller»); pive («cône de sapin»); duvet («couette») ; fourre («housse de couette»); être cougné («être serré, pressé dans une foule»); mailler («tordre») ont été empruntés aux patois et se sont maintenus dans le français vernaculaire. Beaucoup de ces termes sont sortis du répertoire langagier des générations actuelles mais sont attestés dans divers glossaires et surtout dans le Dictionnaire du parler neuchâtelois et suisse romand de William Pierrehumbert (1926). Tauquer («s’endormir»); tiesser («céder sous le poids»); ouxer («inciter un chien à mordre»); se mettre à la chote («à l’abri»); être dans les nioles («les nuages») sont dans ce cas.

La deuxième catégorie est celle des statalismes, dans le sens restreint de lexique qui renvoie à l’organisation politique et administrative de la Suisse: district («subdivision administrative»); dicastère («subdivision d’une administration»); Grand conseil («législatif cantonal»); numéro postal («code postal»), président·e de commune («maire»); école de recrue («formation militaire»); acte d’origine («certificat de naissance»); bourgeoisie («nationalité communale»); votation («élection ou consultation populaire»); viennent-ensuite («candidat·es non élu·es», qui remplaceront les député·es démissionnaires durant la législature: «Comment les viennent-ensuite vivent-ils leur entrée au Parlement?», RTS, 2017) sont des statalismes au sens étroit défini ci-dessus (pour une vision plus large des statalismes, cf. question 10).

La troisième catégorie est celle des emprunts à l’allemand ou au suisse-allemand (adstrat germanique) (cf. question 9): poutser (putzen, «nettoyer»); schlaguer (schlagen, «frapper, taper»); un chablon (Schablone, «pochoir, emporte-pièce») sont des germanismes anciens. Schubladiser est plus récent et provient de l’allemand Schublade («tiroir»), via le verbe schubladisieren («mettre un dossier au fond d’un tiroir pour ne pas devoir s’en occuper»). On peut parler ici de «français fédéral» dans la mesure où cette expression a dû apparaitre dans les réseaux de fonctionnaires de la Confédération (cf. question 11). On peut ajouter dans cette catégorie les expressions calquées de l’allemand comme peindre le diable sur la muraille (den Teufel an die Wand malen: «voir les choses en noir») ou se tenir les pouces (Jemandem die Daumen halten: «je te tiens les pouces !», «je te souhaite bonne chance»).

La quatrième catégorie est celle des archaïsmes qui caractérisent la situation périphérique de la Suisse romande (cf. 6.): costume de bain («maillot de bain»); camisole («sous-vêtement»); déjeuner, diner, souper («petit-déjeuner, déjeuner, diner»); doubler («recommencer une même année scolaire»); grand-maman, grand-papa («mami, papi»); préopinant·e («celui ou celle qui a parlé avant», très courant dans le discours des politiques lors d’un débat).

La dernière catégorie est celle des innovations lexicales propres à la Suisse romande : gâteau aux pommes («tarte aux pommes»); poudre à lever («levure chimique»); course d’école («excursion scolaire»); imperdable («épingle de nourrice»); locatif («un immeuble avec des logements à louer»); cuisine habitable («assez grande pour pouvoir y manger»); petits fruits («baies comestibles, par exemple myrtille, framboise, mure»…); potager à bois («cuisinière»); prétériter («léser, porter préjudice», terme qui s’est diffusé au XIXe siècle, à partir de la langue des notaires) sont des expressions nées en Suisse romande.

Marinette Matthey, LIDILEM, Université Grenoble Alpes

6.2. Prononciation

Les Français repèrent les Suisses à leur accent (en assimilant souvent locuteurs belges et suisses), mais les Suisses romands se reconnaissent entre eux à la variété de leur accent (valaisan, vaudois, genevois, voire à l’intérieur des cantons, cf. question 7…). Il est dès lors impossible de faire des généralités sur la prononciation. Remarquons que la distinction [ɛ̃]/[œ̃] (brin /brun ) persiste, comme dans le sud de la France, alors qu’elle disparait du français central. Dans les cantons de Vaud et de Neuchâtel, les o ou ot en finale (vélo, météo , pot, ragot…) se prononcent [ɔ] et non [o] (la peau [po], mais le pot [pɔ]). Des locuteurices distinguent un i bref d’un i long pour noter les différences entre le masculin et le féminin: un ami [ami], une amie [amiː] et on fait généralement la différence entre [e] et [ɛ] pour identifier le futur et le conditionnel (dirai /dirais ), distinction qui est abandonnée en français central. La distinction [e] et [ɛ] se retrouve aussi dans les voyelles finales: plutôt [e] en Valais (le [le], le lait ), plutôt [ɛ] ailleurs (le [lɛ] ). Dans certaines régions des Alpes et des Préalpes vaudoises et valaisannes, le t devant un yod ([j]) a tendance à s’affriquer: [dʑabl] diable; [kaʁtɕ] quartier . Et on retrouve dans le toponyme La Tchaux («La Chaux-de-Fonds») une affrication du [t] qui indique son origine dialectale. Dans le canton de Vaud, les finales en -ée des déverbaux comme craquée, tombée, éreintée, étouffée, gueulée (cf. § 6.3) ont tendance à s’allonger et à se terminer par un yod: [kʁakeːj], [tɔ̃beːj], [eʁɛ̃teːj]. Les habitant·es du canton de Neuchâtel et du Jura bernois sont reconnaissables (et caricaturé·es) pour leur prononciation de [ʁ] qui tend vers [χ] . Le schwa (e caduc) est facilement omis dans ces mêmes régions : [pɔdlɛ] (pot de lait); [ʒnis] (génisse) et une suite de trois consonnes n’est pas impossible: [iχplœ] (il repleut); [ʁkχɑχ] (recroire); [ʁvniʁ] (revenir ); [œ̃χpla] (un replat est un terrain plat situé dans une pente).

Par ailleurs, les aspects prosodiques tels que l’allongement ou l’accentuation de syllabes, ou encore des contours intonatifs avec des variations de hauteur marquées ou un accent sur l’avant dernière syllabe d’un énoncé pourraient être, par contraste avec le français de référence, à l’origine du stéréotype de l’accent suisse.

Marinette Matthey, LIDILEM, Université Grenoble Alpes

6.3. Morphosyntaxe

Les particularités morphosyntaxiques sont plus discrètes, moins immédiatement saisissables que les différences de lexique, mais les grands corpus comme OFROM devraient contribuer à mieux la faire connaitre. On relèvera, en vrac, la conversion verbale d’agenda : agender une réunion («fixer une réunion»), dérivation qui n’a pas eu lieu en français central; l’apparition d’un déterminant dans un café/un plat à l’emporter qui semble manifester une transformation inverse de verbe en nom (« café à emporter » en français de référence). On rencontre aussi certaines formes verbales comme ils croivent ou ils croyent ([kʁwaj] , mais cette variation n’est pas propre à la Suisse romande. Une expression comme ça veut déjà aller manifeste deux particularités: l’emploi du verbe vouloir à la place du verbe aller pour exprimer le futur proche (pas propre à la Suisse romande) et déjà, calque de l’allemand schon, comme modalisateur du futur, paraphrasable par « certainement ». La place et l’ordre de certains pronoms ne sont pas les mêmes qu’en français de référence: j’ai personne vu peut encore s’entendre chez certaines personnes âgées, de même que, dans le canton de Vaud, tu ça congèles; tu ça mets dedans (influence de la syntaxe dialectale). La construction du verbe aider est parfois indirecte : on aide à nos parents; on leur aide . Souvent considérée comme un germanisme, cette construction est cependant bien attestée en français, on la trouve chez Corneille («et je ne vois que vous qui le puisse arrêter, pour aider à mon frère à vous persécuter», Nicomède; chez Gide («c’est pour de telles créatures, pour leur aider à supporter la souffrance , à supporter la vie que sont faits les chapelets, les prières», Journal ; chez Claudel («Il lui aide à se vêtir», Ville, première version) (Grevisse 1993: §279), etc.

Le passé surcomposé est encore assez vivant en Suisse romande à l’oral, mais à nouveau, la forme n’est pas propre à cette région et on la trouve chez de nombreux écrivains (dont Flaubert et Zola). Comme ce temps qui marque l’accompli au passé n’est pas retenu par les tableaux de conjugaison diffusés par l’école, des énoncés comme on a eu été au courant, mais plus maintenant ou elle est eu venue mais elle ne vient plus ont été condamnés par les puristes.

Le fait morphosyntaxique peut être le plus remarquable en Suisse romande et l’importante productivité du suffixe dérivatif -ée, avec le sens de «grande quantité de», qui assure une belle vitalité aux déverbaux tels que craquée; pétée ; peufnée; chiée . Ils prennent place dans des déterminants complexes tels que: une craquée de gens; une pétée de pommes; une peufnée de chanterelles; une chiée de fautes , etc. Une roillée est une averse drue, une engueulée laisse entendre que l’altercation a duré un certain temps, une schlaguée est une volée de coups, une éreintée, une très grande fatigue (qui peut être due à l’ivresse — dans ce domaine, les termes sont très nombreux: schmolée (vieilli); camphrée; maillée; biturée; muflée; assommée, etc.).

Marinette Matthey, LIDILEM, Université Grenoble Alpes