4.1. …de l’interaction ?
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4.2. …de la formation des mots et des conjugaisons ?
L’étude des formes que prennent les mots de la langue orale (noms, verbes, adjectifs, etc.) s’appelle la morphologie. La morphologie – du grec morphê, forme, et logia, théorie – renvoie à l’étude des formes que prennent les mots de la langue oraleLa morphologie raisonne sur la base du morphème, défini comme la plus petite unité de la langue (orale), dotée d’un sens, plus ou moins spontanément identifiable par les locuteurs.
Peut-on utiliser l’orthographe pour décrire la morphologie en français?
Rappelons que l’orthographe du français tend à masquer les véritables fonctionnements de la langue parlée. C’est la raison pour laquelle toutes les explications sont ici proposées en alphabet phonétique internationale. Prenons par exemple l’adjectif [ɛ̃sypɔʁtabl] qu’on entend dans l’exemple suivant :
- mais ma mère c’était [ɛ̃sypɔʁtabl] c’était [ɛ̃sypɔʁtabl] (unine15-012)
La décomposition orthographique in-support-able pourrait laisser supposer que la partie centrale renvoie au nom support [sypɔʁ]. Cependant, la transcription phonétique [ɛ̃-sypɔʁt-abl] nous indique clairement qu’il s’agit de la base verbale [sypɔʁt], qu’on retrouve notamment au présent de l’indicatif :
- je pense que le les hommes [sypɔʁt] (supportent) peut-être plus facilement une certaine hypocrisie on dira (unine11-joa)
- des fois des réactions où je me dis ça je [sypɔʁt] (supporte) pas du tout tu sais euh les crises ou les choses euh (unine13-bea)
- tu [sypɔʁt] (supportes) cette température si tu es au bord de mer (unine15-094)
Bien que trois graphies différentes soient nécessaires – supportent, supporte, supportes –, la conjugaison est la même [sypɔʁt], et c’est elle qui constitue le radical utilisé dans l’adjectif [ɛ̃sypɔʁtabl].
Il est fondamental de ne pas confondre la morphologie et le fonctionnement de l’orthographe. En effet, l’orthographe, en raison de son histoire, conserve des marques qui ont disparu du français contemporain. Écoutons l’exemple suivant :
Un tel énoncé peut s’orthographier de quatre manières différentes :
- ils montaient leur petite cabane
- ils montaient leurs petites cabanes
- il montait leur petite cabane
- il montait leurs petites cabanes
Contrairement à l’écrit, dans l’énoncé oral, aucune différence n’existe entre le singulier et le pluriel du pronom masculin de 3e personne (il(s)), ici prononcé [i] comme très souvent devant consonne, entre le singulier et le pluriel du verbe à l’imparfait [mõtε], du déterminant [lœʁ], de l’adjectif [pətit], et du nom [kaban]. En d’autres termes, les cinq mots considérés ici sont invariables en nombre. En revanche, le genre apparait dans le pronom [i], masculin, qui s’oppose à [εl] (elle(s)), et également dans l’adjectif [pətit], féminin, opposé à la forme [pəti] du masculin. En somme, pour comprendre le fonctionnement véritable de la morphologie du français, il faut écouter la langue parlée ou, à l’écrit, utiliser l’alphabet phonétique international.
Les diverses dimensions de la morphologie en français
En dehors de la conversion, qui consiste à changer la catégorie grammaticale d’un mot sans changer sa forme (par exemple, savoir (verbe) > le savoir (nom), réel (adjectif) > le réel (nom) ; pour, contre (prépositions) le pour et le contre (nom) ; bien, mal (adverbes) > le bien et le mal (nom)), lorsque la forme du mot est modifiée, on parle alors de morphologie soit I) flexionnelle, soit II) a) dérivationnelle ou b) compositionnelle.
I) La flexion concerne la manière dont une unité grammaticale, essentiellement le verbe (V), l’adjectif (Adj) et le nom (N), varie au sein de la phrase en fonction d’informations relatives au genre (Adj, N), au nombre (Adj, N, V), à la personne, au temps, au mode (V). La flexion ne change pas la catégorie grammaticale du mot : [lavʁe] ((je) laverai), [lavje] ((vous) laviez), [lav] ((on) lave) sont toutes des formes du verbe laver. De même [animo] et [animal], sont des formes du nom animal au pluriel et au singulier, et [vεʁt] et [vεʁ] sont les formes du féminin et du masculin de l’adjectif vert.
II) La dérivation et la composition concernent la construction des mots du lexique.
a) La dérivation consiste à ajouter des affixes à une base pour créer d’autres mots. Le préfixe apparait avant la base, le suffixe après. La dérivation peut préserver ou modifier la catégorie grammaticale. Par exemple, l’ajout du préfixe [ʁ(ə)-] (re-) devant le verbe [vãdʁ] (vendre) donne également un verbe : [ʁ(ə)vãdʁ] (revendre). En revanche, l’ajout du suffixe [-abl] après le radical utilisé pour les personnes du pluriel du présent [vãd] donne un adjectif : [vãdabl] (vendable), et l’ajout des suffixes [œʁ] et [øz] à cette même base verbale donne le nom [vãdœʁ] (vendeur) ou [vãdøz] (vendeuse). Signalons que les suffixes sont des indicateurs fiables du genre du nom. Ainsi, les dérivés utilisant le suffixe [mã] (-ment) sont tous masculins : un [ʃãʒmã] (changement, du radical [ʃãʒ] du verbe changer), un [kõfinmã] (confinement, du radical [kõfin] du verbe confiner), un [ɛ̃vεstismã] (investissement, du radical [ɛ̃vεstis] du verbe investir), un [batmã] (battement, du radical [bat] du verbe battre), etc. Le suffixe [aʒ] ajouté à cette même base verbale donnent également des mots masculins : le [bʁikɔlaʒ] (bricolage, du radical [bʁikɔl] du verbe bricoler), le [ʃomaʒ] (chômage, du radical [ʃom] du verbe chômer), un [ateʁisaʒ] (atterrissage, du radical [atεʁis] du verbe atterrir), un [abataʒ] (abattage, du radical [abat] du verbe abattre), etc. Le suffixe [-ite] ajouté à la base du féminin de l’adjectif donne des noms féminins : la [sybʒεktivite] (subjectivité), la [kõbativite] (combattivité), la [negativite] (négativité), la [fʁaʒilite] (fragilité), la [fasilite] (facilité), etc.
b)La composition consiste à utiliser (au moins) deux mots déjà existants pour en créer un troisième. Par exemple, on utilise la préposition [apʁε] et le nom [ʁazaʒ] pour former [apʁεʁazaʒ] (après-rasage), ou la préposition [puʁ] et l’infinitif [bwaʁ] pour obtenir [puʁbwaʁ] (pourboire). Les noms d’objets formés sur un radical verbal du présent et un nom sont toujours masculins : un [uvʁəbwat] (ouvre-boite) un [kupõgl] (coupe-ongle), un [tiʁbuʃõ] (tirebouchon), un [pɔʁtmɔnε] (portemonnaie), un [tʁõplœj] (trompe-l’œil), etc.
Nous présenterons ici la flexion en commençant par la plus simple – celle du nom – pour finir par la plus complexe – celle du verbe.
La flexion du nom à l’oral
En dehors de quelques irrégularités comme [œj]/[jø] (œil/yeux), [œf]/[ø] (œuf/œufs), seulement 2% des noms varient en nombre:
- [-al]/[-o] : un [animal] (animal)/ des [animo] (animaux), un [ʒuʁnal] (journal)/ des [ʒuʁno] (journaux)
- [-aj]/[-o] : un [tʁavaj] (travail)/ des [tʁavo] (travaux), un [kɔʁaj] (corail)/ des [kɔʁo] (coraux)
Les 98% des noms restants sont invariables en nombre, quelle que soit l’orthographe:
- la/les [tabl] (table/s), [fnεtʁ] (fenêtre/s), [libεʁte] (liberté/s), [suʁi] (souris), [nwa] (noix)
- le/les [livʁ] (livre/s), [mask] (masque/s), [ʒnu] (genou/x), [pʁi] (prix), [bra] (bras), [gaz] (gaz)
En ce qui concerne le genre, pour les noms renvoyant à des personnes ou des êtres sexués, des variations existent, comme:
- [-øz]/[-œʁ] : la [kwaføz] /le [kwafœʁ] (coiffeuse/coiffeur) ; la [ʃãtøz] /le [ʃãtœʁ] (chanteuse/chanteur)
- [-εn]/[-ɛ̃] : la [tεknisjɛn] /le [tεknisjɛ̃] (technicien/ne) ; la [ʃjɛn] /le [ʃjɛ̃] (chien/ne) ; la [ʁepyblikɛn] /le [ʁepyblikɛ̃] (républicain/e);
- [-εʁ]/[-e] : la [bulãʒεʁ] /le [bulãʒe] (boulangère/boulanger) ; la [ʁɔmãsjεʁ] /le [ʁɔmãsje] (romancière/romancier);
- [-tʁis]/[-tœʁ] : la [diʁεktʁis] /le [diʁεktœʁ] (direct/rice|eur) ; la [kʁeatʁis] /le [kʁeatœʁ] (créatrice/créateur) ;
La flexion de l’adjectif à l’oral
Contrairement à ce que nous enseigne la grammaire sur la morphologie de l’adjectif, aucun ne varie à la fois en genre et en nombre. Seuls 4% des adjectifs varient en nombre : [ʒenial/ʒenio] (génial/géniaux), [pʁɛ̃ sipal/pʁɛ̃ sipo] (principal/principaux), etc.:
- ah c’était [ʒenjal] on a été voir euh on a découvert euh un groupe qui s’appelait the Monkeys c’était un groupe valaisan mais ils étaient [ʒenio] (unine15-936)
- ah ouais j’en ai j’en ai j’en je sais pas exactement mais j’ai les [pʁɛ̃sipo] livres quoi j’ai la biographie euh la biographie de Giacometti qui a été écrit par euh Yves Bonnefoy et puis c’est disons que c’est un le [pʁɛ̃sipal] livre à euh pour mieux connaitre Giacometti c’est ce qu’il faut lire (unine08-jta)
Seulement un adjectif sur trois varie en genre. Par exemple, dans l’extrait suivant, les adjectifs [efikas], [nɔʁmal], [stʁikt] sont invariables en genre, mais [fɔʁt] est le féminin de [fɔʁ] :
- je pense que c’est nettement plus [efikas] (efficace) de revenir à un langage plus euh plus [nɔʁmal] (normal) ou plus [stʁikt] (strict) quand on veut vraiment exprimer une émotion [fɔʁt] (forte) (unine18-001)
- mais après euh il y a aussi euh des gens qui sont pas [fɔʁ] (forts) en orthographe (unifr11-esb)
À l’image de fort, les adjectifs très fréquents comme gros, grand, petit, etc. tendent à varier en genre:
- en quatrième j’ai eu des [gʁos] (grosses) euh chutes en orthographe (unifr11-esa)
- mais ouais on peut avoir de de [gʁo] (gros) problèmes avec la police (unifr12-lua)
- il fallait nourrir les huit enfants faire des [gʁãd] (grandes) marmitées de repas des [gʁãd] (grandes) marmitées de soupe (unifr11-dla)
- c’était un [gʁã] (grand) voyage (unifr11-dla)
Du point de vue du français langue étrangère , pour la plupart des adjectifs qui varient en genre, il est préférable de mémoriser leur féminin en premier. En effet, le féminin, plus long, permet de trouver le masculin en supprimant la dernière consonne : [gʁos] > [gʁo], [dus] > [du], [gʁãd] > [gʁã], [gʁiz] > [gʁi], [ɛ̃gʁat] > [ɛ̃gʁa], [mɔvεz] > [mɔvε], [seʁjøz] > [seʁjø], [ʒãtij] > [ʒãti], etc. Tous les adjectifs provenant d’un participe présent fonctionnent selon ce principe, comme [teʁifjãt] > [teʁifjã] (=qui terrifie) ou [dominãt] > [dominã] (=qui domine) dans les exemples suivants:
- mais parfois il y a aussi des des garçons qui te montrent des immenses blessures [teʁifjãt] (terrifiantes) (unifr12-mpa)
- tu trouves ça [teʁifjã] (terrifiant)(unine18-002)
- moi je pense plutôt que c’est à la fois une ouverture sur le monde de de s’intéresser aux aux langues minoritaires et puis aussi euh une manière de voir qu’il y avait d’autres manières de de penser euh d’autres manières de réfléchir euh qui s’écartent euh auj/ de ce qu’on a aujourd’hui avec une i/ une sorte d’idéologie [dominãt] (dominante) qui considère que seul l’anglais est utile alors que c’est évidemment pas le cas (unifr14-cba)
- on a moins ce ce pouvoir [dominã] (dominant) si je peux dire entre guillemets (unine08-sma)
Remarquez par ailleurs que le féminin de l’adjectif est celui qui sert de base à la construction des adverbes ou des noms. Ainsi sur la base [dus], on forme l’adverbe [dusmã], et le nom [dusœʁ]:
- mais avec la voiture je roule quand même plus [dusmã] (doucement) (unifr12-lua)
- et puis elle coule en [dusœʁ] (douceur) jusqu’à la Chaux-de-Fonds (unine11-jfz)
La flexion du verbe à l’oral
Pour le verbe, on parle communément de conjugaison, qu’on peut diviser en temps simples (présent, imparfait, etc.) et composés (passé composé, plus-que-parfait, etc.), ces derniers étant construits avec les auxiliaires avoir et être à un temps simple.
| TEMPS COMPOSÉ | AUXILIAIRE | À QUEL TEMPS ? | ||
|---|---|---|---|---|
| passé composé | = | au présent | ||
| plus-que-parfait | = | à l’imparfait | ||
| futur antérieur | = | avoir ou être | au futur | + participe passé |
| subjonctif passé | = | au subjonctif présent | ||
| conditionnel passé | = | au conditionnel présent |
Remarques
– Le passé simple, le passé antérieur, et l’imparfait du subjonctif n’étant presque jamais utilisés en français parlé, ils ne sont pas mentionnés dans ce tableau. Ainsi, dans OFROM, sur plus d’un million de mots, le passé simple n’apparait qu’une quinzaine de fois.
– En Suisse romande, les temps dits « surcomposés » sont occasionnellement utilisés (voir FAQ le français en Suisse romande §6.3). L’auxiliaire apparait alors à un temps composé :
- j’ai eu fait du foot il y a mais j’ai arrêté en fait quand je me suis cassé la jambe à ski (unine11-fdb)
Le présent de l’indicatif est le temps le plus important de la conjugaison du français. Non seulement c’est le temps le plus fréquent du français, mais ses radicaux (voir plus bas) servent à construire d’autres temps simples, comme l’imparfait, le présent du subjonctif, l’impératif, le participe présent, et pour beaucoup de verbes le futur simple et le conditionnel présent.
Bien que la tradition grammaticale répartisse les verbes en trois groupes (1er en -er, 2e en -ir de type finir, et 3e les autres), une approche alternative existe, qui se fonde sur le nombre de radicaux qu’un verbe peut avoir. Voyons de quoi il s’agit.
- quand vous vous [bʁɔse]1 (brossez) les dents vous [aʁεte]2 (arrêtez) le robinet (unifr16-002)
- euh la chasse était absolument silencieuse à l’arc vous [ãtãde]3 (entendez) rien ça fait pff et l’animal est mort (unine14-jbb)
- vous [kõpʁəne]4 (comprenez) j’ai un travail la vie est dure euh (unine08-jla)
- si vous [vule]5 (voulez) travailler au bâtiment vous [puve]6 (pouvez) commencer dé/ déjà demain (unifr11-cmc)
Pour trouver le radical de ces six verbes, il suffit de supprimer la terminaison [e] (soulignée) et on obtient alors [bʁɔs]1, [aʁεt]2, [ãtãd]3, [kõpʁən]4, [vul]5, [puv]6.
Les verbes brosser et arrêter ont un seul radical [bʁɔs] et [aʁεt] qui sert à former tous les temps, soit par exemple pour brosser, le présent de l’indicatif je, tu, elle/il, on, elles/ils [bʁɔs], nous [bʁɔs-õ], vous [bʁɔs-e], l’imparfait je, tu, elle/il, on, elles/ils [bʁɔs-ε], nous [bʁɔs-jõ], vous [bʁɔs-je], pour le présent du subjonctif que je, tu, elle/il, on, elles/ils [bʁɔs], que nous [bʁɔs-jõ], que vous [bʁɔs-je], etc.
Le verbe entendre comprend deux radicaux au présent, [ãtãd] pour le pluriel et [ãtã] pour le singulier, ce qui donne au présent de l’indicatif je, tu, elle/il, on [ãtã], elles/ils [ãtãd], nous [ãtãd-õ], vous [ãtãd-e].
C’est le radical du pluriel qui sert pour l’imparfait je, tu, elle/il, on, elles/ils [ãtãd-ε], nous [ãtãd-jõ], vous [ãtãd-je], le conditionnel je, tu, elle/il, on, elles/ils [ãtãd-ʁε], nous [ãtãd-ʁijõ], vous [ãtãd-ʁije], mais également le futur, le subjonctif et le participe présent.
Le verbe comprendre comporte trois radicaux au présent [kõpʁã], [kõpʁən] et [kõpʁεn], selon la répartition suivante : je, tu, elle/il, on [kõpʁã] ; nous [kõpʁən-õ], vous [kõpʁən-e] et elles/ils [kõpʁεn].
Le radical de vous/nous [kõpʁən] sert à former l’imparfait : je, tu, elle/il, on, elles/ils [kõpʁən-ε], nous [kõpʁən-jõ], vous [kõpʁən-je].
Pour ce type de verbe, le radical de elles/ils est utilisé pour le présent du subjonctif : que je, tu, elle/il, on, elles/ils [kõpʁεn], et les deux autres personnes sont identiques à celles de l’imparfait : que nous [kõpʁən-jõ], que vous [kõpʁən-je].
Les verbes pouvoir et vouloir ont eux aussi trois radicaux au présent [pø]/[vø], [puv]/[vul], [pœv]/[vœl] mais sont irréguliers et ont un subjonctif particulier soit [pɥis] et [vœj], dont la répartition est différente.
Pour le premier, le même radical [pɥis] sert pour toutes les personnes que je, tu, elle/il, on, elles/ils [pɥis], que nous [pɥis-jõ], que vous [pɥis-je], et pour le second, deux radicaux sont utilisés [vœj] que je, tu, elle/il, on, elles/ils [vœj], et de manière identique à l’imparfait [vul] que nous [vul-jõ], que vous [vul-je].
Remarques sur quelques particularités dans la conjugaison en Suisse romande
En Suisse romande notamment, la prononciation de certaines conjugaisons diffère légèrement de celle du français standard. Ainsi le subjonctif présent du verbe avoir peut être prononcé [εj] où en français standard il est normalement prononcé [ε] ou [e], de même pour le subjonctif de être [swaj] pour [swa], ou encore celui de voir, [vwaj] pour [vwa]:
- ils étaient peut-être un peu jaloux que qu’ils [εj] (aient) gardé des si bons contacts (unine15-029)
- faut vraiment vraiment vraiment que je [swaj] sois obligée et je suis pas tellement euh langue étrangère (unine15-029)
- ça sera plus un fond je veux pas forcément qu’on les [vwaj] (voie) beaucoup mais (unine15-035)
Quelques remarques pédagogiques importantes pour le français langue étrangère
Il est intéressant de remarquer qu’un nombre important de verbes à deux radicaux au présent ont un radical long au pluriel dont on supprime la consonne finale pour trouver le radical court du singulier. C’est le cas de tous les verbes du 2e groupe (sauf haïr) : pour finir, ils [finis] > il [fini] ; pour rougir, ils [ʁuʒis] > il [ʁuʒi], etc.. Mais ce fonctionnement est aussi valable pour plusieurs dizaines de verbes du 3e groupe : pour vivre, ils [viv] > il[vi] ; pour écrire, ils [ekʁiv] > il [ekʁi] ; pour lire, ils [liz] > il [li] ; pour conduire (et tous les verbes en -duire), ils [kõdɥiz] > il[kõdɥi] ; pour attendre, ils [atãd] > il [atã] ; pour confondre, ils [kõfõd] > il [kõfõ], etc.
Signalons qu’en français parlé, la conjugaison avec nous est rare, et qu’il est par conséquent préférable pour les apprenants de français langue étrangère de ne pas traduire le pronom personnel de première personne du pluriel de leur propre langue (anglais we, allemand wir, chinois 我們, etc.) par nous, mais d’utiliser on à la place, beaucoup plus naturel:
- nous on est là on attend alors du coup forcément quand on attend on discute (unine08-aca)
- A : et nous on est arrivés trois jours après l’inauguration et à l’inauguration il y avait le Prince Charles qui était venu /B : qu’on a pas vu (unine11-pga)
Dans la plupart des cas, l’adoption de on à la place de nous présente l’avantage de pouvoir utiliser la même conjugaison que pour toutes les personnes du singulier. C’est notamment le cas avec tous les verbes au présent (sauf avoir, être et aller). Par exemple, pour les verbes marcher, lever, finir, vivre, attendre, boire, savoir, prendre : je/tu/elle/il/on [maʁʃ], [lεv], [fini], [vi], [atã], [bwa], [sε], [pʁã], à l’imparfait je/tu/elle/il/on [maʁʃε], [l(ə)vε], [finisε], [vivε], [atãdε], [byvε], [savε], [pʁənε], au conditionnel présent je/tu/elle/il/on [maʁʃʁε], [lεvʁε], [finiʁε], [vivʁε], [atãdʁε], [bwaʁε], [sɔʁε], [pʁãdʁε] et au subjonctif présent que je/tu/elle/il/on [maʁʃ], [lεv], [finis], [viv], [atãd], [bwav], [saʃ], [pʁεn].
Consulter le manuel de conjugaison orale (Christian Surcouf)
Le cas du participe passé
Dans les grammaires, le participe passé est traditionnellement présenté comme s’accordant en genre et en nombre à l’image de l’adjectif. Toutefois, en français parlé, sur les 6500 verbes du Petit Robert, 97,5% des participes passés sont invariables (par exemple [paʁle], [fini], [pεʁdy], etc.). Les 2,5% de participes passés variables le sont uniquement en genre (jamais en nombre) : [pʁiz/pʁi], [miz/mi], [ekʁit/ekʁi], [uvεʁt/uvεʁ], etc.
Les participes passés invariables
Les terminaisons [e], [i] et [y] occupent à elles seules 97,7% des participes passés. Tous les participes passés des verbes en -er finissent en [e], et se prononcent exactement comme l’infinitif ([ʁəgaʁde], regarder ) ou la conjugaison du présent avec vous ( vous [ʁəgaʁde] regardez ):
- ben en fait euh j’avais juste [ʁəgaʁde] ( regardé ) cinq minutes et puis ça m’avait en [ãnɥije] ( ennuyée )(unifr11-esb)
Tous les participes passés du 2e groupe se terminent en [i] et se prononcent comme le singulier du présent ( je, tu, elle/il, on [fini]):
- et moi je suis partie j’ai [fini] ( fini ) l’école à quatorze ans et demi (unifr11-bga)
Quelques dizaines de verbes du 3e groupe, comme sentir, mentir, sortir, partir, suivre , etc., ont également un participe passé en [i] :
- mais en fait elle s’est [sãti] ( sentie ) [tʁai] ( trahie ) par son mari (unine15-093)
Un peu plus d’une centaine de verbes du 3e groupe dont l’infinitif se termine en [iʁ] ( courir, lire, tenir, venir , etc.), en [waʁ] ( boire, croire, falloir, pleuvoir, pouvoir, recevoir, vouloir , etc.), en [dʁ] ( vendre, perdre, mordre, fondre , etc.), et en [tʁ] ( battre, connaitre, paraitre , etc.) ont un participe passé en [y] :
- bon ma mère elle aurait bien [vuly] ( voulu ) mais euh elle a jamais [py] ( pu ) faire mais euh mh donc euh du coup j’ai jamais [vuly] ( voulu ) un truc trop serré trop strict (unine17-002)
Les participes passés variables
Une vingtaine de verbes à l’infinitif en [ɥiʁ] (cuire, conduire, traduire, etc.) ont un participe passé variable en genre [ɥit] pour le féminin, et [ɥi] pour le masculin:
- que toutes les aspirations populaires seront [tʁadɥit] (traduites) en réalité politique (unine08-rra)
Une vingtaine de verbes à l’infinitif en [ɛ̃dʁ] (craindre, peindre, joindre, etc.) ont des variantes [ɛ̃t]/[ɛ̃]:
- qui étaient [pɛ̃t] (peintes) à l’indienne (unine15-084)
Les verbes de la famille de prendre (apprendre, comprendre, surprendre, etc.) et de mettre (admettre, promettre, transmettre, etc.) ont des participes passés en [iz]/[i]:
- elle dit mais comment ça se fait que cette feuille je l’ai [miz] (mise) là cette partition je l’ai [miz] (mise) là j’aurais (unine11-rba)
- euh elles sont mieux [pʁiz] (prises) en charge en fait elles sont beaucoup (unine08-dca)
Les verbes offrir, ouvrir, découvrir, etc. et leurs dérivés ont un participe passé en [εʁt]/[εʁ].
- elle a été [uvεʁt] (ouverte) (unine15-060)
Même quand le participe passé comporte deux formes (féminin et masculin), il tend à rester invariable en français parlé. Ainsi bien que prendre et mettre aient des participes passés variables en genre : [pʁiz/pʁi] et [miz/mi], dans l’exemple suivant la locutrice fait l’accord la première fois en 1 mais pas en 2 ni en 3:
- alors il l’a [pʁiz]1 et puis il a [vy] (vu) qu’elle était [blεse] (blessée) à la queue elle saignait elle avait un la moitié qui était loin alors il l’a [pʁi]2 il l‘a [mi]3 dans un baquet (unine15-023)
Il en est de même ici avec le verbe découvrir:
- ben ma maman à dix-huit ans elle est venue bosser ici en Suisse quand en tant que sommelière parce qu’elle avait pas trop le choix en fait et puis mon mon papa l’a l’a [dekuvεʁ] dans le monde du bistrot en allant boire l’apéro (unine15-927)
L’invariabilité du participe passé apparait aussi dans des contextes où l’accord au féminin semble «facile». Ainsi, les deux locutrices suivantes ne suivent pas la norme écrite, qui exigerait ici [ɛ̃skʁit] et [miz] :
- maintenant que je me suis [ɛ̃skʁi] je peux aussi aller mettre des indications (unine11-lhz)
- et ben je m’étais [mi] à l’étude du russe avec une dame russe (unine14-gab)
Remarques sur quelques particularités dans la prononciation du féminin du participe passé en Suisse romande
Signalons qu’en Suisse romande, certains locuteurs marquent le féminin en allongeant la voyelle du participe passé (de même que de certains noms, voir FAQ français en Suisse romande §6.2), voire en ajoutant un [j]:
- euh on utilise un un vernis gras euh dans la recette euh la recette euh fut a été [kõsεʁvej] (conservée) (unifr16-011)
- mais on e/ on s’est senties [ʁasyʁej] (rassurées) et puis là il nous a dit (unine15-074)
Quelques remarques conclusives sur la morphologie pour le français langue étrangère
Il est intéressant de remarquer que certaines similitudes existent dans la morphologie des verbes et des adjectifs. Ainsi les formes les plus longues, celles du féminin pour les adjectifs, et celles du pluriel pour les verbes permettent de trouver les formes les plus courtes, respectivement du masculin et du singulier:
Suppression du [d] de la forme longue:
- [gʁãd] > [gʁã] (grand.e) et [atãd] > [atã] (attendre), [vãd] > [vã] (vendre), etc.
- [blõd]> [blõ] (blond.e) et [fõd] > [fõ] (fondre), [tõd] > [tõ] (tondre), etc.
Suppression du [z] de la forme longue:
- [gʁiz] > [gʁi] (gris.e) et [liz] > [li] (lire), [kõdɥiz] > [kõdɥi] (conduire), etc.
- [mɔvεz] > [mɔvε] (mauvais.e) et [plεz] > [plε] (plaire), [tεz] > [tε] (taire), etc.
Suppression du [t] de la forme longue:
- [lãt] > [lã] (lent.e) et [mãt] > [mã] (mentir), [sãt] > [sã] (sentir), etc.
- [fɔʁt] > [fɔʁ] (fort.e) et [sɔʁt] > [sɔʁ]
4.3. …du lexique ?
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4.4. …de la structure des énoncés ?
La question de savoir si la syntaxe – ou plus simplement de la construction des énoncés – du français parlé est différente de celle de l’écrit n’est pas tranchée. Certains défendent le principe d’une syntaxe unique en français traversée par des différences de fréquence d’emploi alors que d’autres pensent qu’il existe des spécificités. On peut toutefois signaler que tous les exemples observés à l’oral se retrouvent à l’écrit – même si ça peut être de manière très marginale – et inversement. On peut également affirmer que les raisons qui président à l’emploi d’une tournure particulière ne sont pas forcément les mêmes. Une expression employée avec une valeur stylistique dans une œuvre littéraire peut l’être de manière spontanée dans une conversation, sans viser un quelconque effet. Etant donné que la situation n’est pas simple, il est indispensable d’entrer dans les détails.

Une différence de taille entre l’oral et l’écrit réside dans leur mode de production respectif. Dans un article de presse, par exemple, le texte final que l’on a sous les yeux ne correspond pas au premier jet. Il a donné lieu à de multiples corrections au cours de la rédaction et à des recherches de vocabulaire ou de tournures syntaxiques. Mais tout ce travail d’élaboration n’est pas accessible au lecteur final. En revanche, dans une conversation, nous parlons en même temps que nous élaborons notre pensée. Cela explique l’apparition de répétitions, reformulations et autres constructions inachevées. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce ne sont pas des erreurs mais des traces de ce travail intense de formulation. L’utilisation des « euh » s’explique de la même façon et ils sont généralement involontaires, contrairement à leur emploi à l’écrit qui, lui, ne peut être que volontaire et représenter une hésitation. Un écrivain qui recherche un mot va s’arrêter d’écrire ou bien effacer le mot qu’il avait écrit et non utiliser spontanément un « euh ».
En français de conversation, il y a également une tendance à une expression moins dense et un besoin d’expressivité. Cela se traduit par l’emploi régulier de tournures réalisées en deux temps. Ainsi, en plus de formes du type « je veux ça » (forme directe), on trouvera des exemples du type « c’est ça que je veux » (clivée) ou « ce que je veux c’est ça » (pseudo-clivées). On trouve également des exemples comme « le mien de téléphone » en plus de « mon téléphone ». De plus, il y a un recours fréquent à la juxtaposition et à la coordination pour construire ses énoncés. Et les différents contextes syntaxiques d’emploi d’une même unité peuvent être plus réduits qu’à l’écrit. Par exemple, on retrouve l’adjectif « possible » très souvent accompagné de « c’est » : « c’est possible » .
Dans la conversation, les sujets sous forme pronominale sont très fréquents mais on observe une faible utilisation du pronom sujet « nous ». Le « ne » de négation est peu employé de même que les inversions dans les interrogatives. On n’y trouve pas d’équivalent de la phrase graphique et il est parfois difficile de savoir où s’arrête un énoncé et où commence le suivant. De « petits mots » comme « bon », « ben », « voilà », « enfin » ou « quoi » peuvent parfois servir de borne gauche ou droite d’unité syntaxique. Certaines tournures associées au français parlé dans de nombreux ouvrages ont une fréquence moins importante que ce que l’on pourrait croire. Il en va ainsi des dislocations (« mon frère son vélo il est à la casse ») ou de certaines relatives (« le livre que je t’ai parlé »). Ces constructions sont en réalité assez rares en français contemporain. De même pour ce qui concerne les mises en relation de deux constructions verbales sans lien explicite comme : « je suis parti il faisait beau je suis revenu il pleuvait » ou « il y a mon frère il rentre demain ».
En conclusion, on retrouve majoritairement les mêmes procédés à l’oral et à l’écrit pour ce qui est de la syntaxe. Il existe évidemment quelques tournures ayant mauvaise réputation qui sont plus visibles à l’oral, mais cette perception négative vient du fait que nous prenons comme référence les manuels de grammaire élaborés pour l’écrit. De plus, la fréquence de ces tournures est souvent surévaluée, ce qui a pour conséquence une dévalorisation du français parlé. La planification de la conversation en direct et la nécessité d’expressivité impliquent l’emploi de tournures adaptées à cette situation de parole. Certaines formes enseignées dans un cadre scolaire ou se trouvant dans des œuvres littéraires ne conviennent pas dans un contexte de conversation. C’est la raison pour laquelle il est important de savoir ce qui se dit réellement dans des enregistrements authentiques.
Christophe Benzitoun, maitre de conférences en linguistique française, Université de Lorraine
Pour aller plus loin :
Blanche-Benveniste Claire (2010), Le français. Usages de la langue parlée, Leuven/Paris, Peeters.
Groupe de Fribourg (2012), Grammaire de la période, Berne, Peter Lang.
Illustrations sonores :
Hésitations, répétitions, reformulations, inachèvements
et pis euh |_| on a en en ouais en n’ayant pas après deux deux mois avec elle j’arrivais vraiment à |_ | à la prendre à trouver comment fallait faire pour qu’elle euh |_| qu’elle enfin euh qu’elle fina/ qu’elle se calme qu’elle finisse par changer d’avis ou euh |_ | qu’elle obéisse un peu quoi
euh l’assurance je crois qu’elle est différente c’est ils la paient pas c’est l’assurance militaire |_| et pis c/ |_| tu peux faire des |_| s’appelle euh |_| militaire contractuel |_| tu travailles pendant certaines périodes |_| de l’année |_| par exemple tu reprends une école de recrue pendant six mois |_| et pis après ben pendant s/ |_| tu as six mois dans l’année tu travailles et pis s/ les autres six mois ben tu fais ce que tu veux |_| et l’année suivante et ben tu refais la même chose
