Issue de la didactique des langues, la notion de niveau (ou registre) de langue tente de capter la dimension diaphasique, c’est-à-dire la variation de style chez un même locuteur en fonction de la situation (type d’interaction, objectifs de l’échange, relation entre les interlocuteurs et profil de chacun d’eux). Les niveaux de langue permettent de rendre compte des différences dans la manière de s’exprimer, en produisant des évaluations et en catégorisant les façons de parler de chacun. Il s’agit donc d’observations de sens commun, et non de caractérisations scientifiquement fondées. Dans le champ social, certaines formes linguistiques sont en effet valorisées et d’autres non. Voici un résumé, proposé par Gadet (2007), des principaux niveaux de langue, tels qu’ils sont présentés dans les grammaires :

Ainsi, voiture sera considéré comme un terme neutre en comparaison avec bagnole qui sera jugé «familier» (p.ex. par le Petit Robert). De même, la réalisation du ne de négation à l’oral couplée à une prononciation /ʒœnœsɛpɑ/ pour je ne sais pas sera jugée de niveau plus soutenu que la non réalisation du ne de négation appariée à une prononciation /ʃɛpɑ/ .
Autre exemple : dans les grammaires anciennes ou récentes, en Suisse comme ailleurs, la diversité des structures interrogatives est expliquée par le niveau de langue :

Si les dictionnaires et les grammaires scolaires font grand usage de cette notion commode, plusieurs critiques sérieuses peuvent toutefois lui être adressées :
– Dans une même situation, un même locuteur-scripteur peut produire des indicateurs contradictoires. Circulant aisément d’un style à l’autre, les locuteurs s’expriment en effet d’une façon beaucoup plus subtile que ne le laisse entendre la notion réductrice de niveau de langue. Une étiquette comme « familier », par exemple, suppose une homogénéité, mais on observe plutôt chez les locuteurs une formidable souplesse stylistique. Ainsi, dans cet extrait tiré des moyens d’enseignement romands, quel est le niveau de langue du texte ?
- (1) Mon enfant, vois dans quelle angoisse tu me plonges! N’est-ce pas une preuve suffisante de ma paternité? Renonce à ton projet, demande-moi autre chose, n’importe quoi… Choisis parmi les richesses du monde… Tu ne veux pas ? Pourquoi, jeune fou, te pends-tu à mon cou? (Ovide, Métamorphoses, trad. ; cité dans L’Atelier du langage, 9è)
Dans (1) se côtoient des interrogatives inversées et non inversées. Il y a ainsi un décalage entre prescription (pour une situation donnée, appliquer un niveau de langue donné) et textes proposés à l’analyse, qui comme (1) présentent des indicateurs contradictoires. De plus, l’exemple montre que les non inversions interrogatives (ici Tu ne veux pas ?) ne sont pas réservées au français parlé. L’explication de la diversité des formes interrogatives du français par les niveaux de langue ne résiste manifestement pas à l’examen. Dès lors, les études les mieux informées sur l’interrogation montrent que plusieurs facteurs doivent être pris en compte et que le choix de la forme interrogative s’explique notamment par des commodités pragmatiques.
– Des éléments disparates sont mélangés : le niveau « populaire » relève de la diastratie, c’est-à-dire de la dimension sociale ou démographique (p.ex. le niveau de formation du locuteur-scripteur) ; il ne se situe donc pas sur le même axe de la variation que le niveau « familier ».
– Les disparités dans l’attribution du niveau de langue pour un même mot dans les ouvrages de référence ne sont pas rares. Par exemple, l’adjectif désopilant est considéré comme relevant du registre soutenu dans les moyens d’enseignement romands (Potelet H. dir., 2009, Français 6ème, Hatier), alors que le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) le situe au niveau familier et que le Petit Robert ne lui assigne pas de niveau de langue en particulier.
– L’idée selon laquelle le locuteur aurait quelque chose à dire, et qu’ensuite il choisirait un niveau de langue apparaît simpliste, dans la mesure où ce qu’on a à dire a une influence sur la forme. Ainsi, les demandes de confirmation, qui sont des structures interrogatives réactives, sont en général non inversées (ex. : donc tu peux pas trop rester ? ).
– Reposant sur une hiérarchie de jugements évaluatifs, la notion a un relent normatif : certaines variantes sont dépréciées, d’autres sont valorisées (voir les synonymes utilisés dans le tableau supra). Par ailleurs, l’oral est associé au niveau familier, ce qui contribue à disqualifier le français parlé : d’une part, l’opposition de médium (oral vs écrit) ne relève pas du style, et d’autre part c’est méconnaître que l’oral présente des types de discours qui n’ont absolument rien de familier (consultation médicale, allocution du Conseil fédéral, journal radiophonique, cours universitaire, sermon, débat politique, représentation théâtrale, verbal arts, etc.) L’association fréquemment postulée entre médium oral et niveau de langue familier s’avère donc largement infondée.
– Enfin, on peut se demander si l’assignation d’un niveau de langue ne constitue pas un jugement porté sur le locuteur (sur la base de son comportement, sa formation, son emploi) plutôt que sur son discours. En effet, les niveaux de langue n’étant pas à proprement parler marqués linguistiquement, ce sont des critères extérieurs à la langue qui sont convoqués : « s’agit-il d’une assignation linguistique ou extralinguistique ? Qualifie-t-on la forme ou la situation ? » (Gadet 1997, Le français ordinaire, p. 12). Cela pourrait par exemple fâcheusement asseoir le préjugé que quelqu’un qui occupe un emploi peu valorisé ou ne bénéficie que d’une formation scolaire élémentaire s’exprimerait fatalement de façon populaire.
Si elle est intéressante pour étudier la perception par les locuteurs de la « valeur » des variantes à disposition, et si elle rend sans doute des services au plan didactique, la notion de niveau de langue est à manipuler avec une distance critique, tant elle recèle le plus souvent des jugements normatifs.
Gilles Corminboeuf, Professeur en linguistique française, Université de Fribourg
Pour aller plus loin :
Arrivé M., Gadet F. & Galmiche M. (1986), entrée « Registres de langue », La Grammaire d’aujourd’hui, Paris, Flammarion, 597-600.
Gadet F. (1996), « Niveaux de langue et variation intrinsèque », Palimpsestes n°10 [En ligne]. URL : http://journals.openedition.org/palimpsestes/1504
