Dans son sens premier, le terme langue désigne un système de communication verbale utilisé par une communauté qui se reconnaît en lui. En principe, chaque langue se distingue nettement des systèmes de communication de même nature employés par d’autres communautés rendant l’intercompréhension difficile voire impossible. Sur la base de cette définition et d’un point de vue strictement linguistique, toutes les langues ont donc les mêmes qualités constitutives et se trouvent sur un pied d’égalité.

Cependant, choisir un mot pour qualifier une langue n’est jamais un acte neutre, même si ce choix ne se fait pas toujours consciemment. L’utilisation de langue et d’autres appellations qui désignent ce même objet comme dialecte ou patois, induit des enjeux liés à son statut, des prises de position et se voit investie de représentations linguistiques.

Cet acte de nomination catégorise, il révèle les hiérarchisations qui se sont établies entre les langues ainsi que les constructions sociales qui en découlent. En effet, en raison de facteurs qui n’ont rien de linguistique mais relèvent de l’historique, du politique et du social, des distinctions se sont opérées entre les langues au cours de l’histoire. Certaines ont acquis un pouvoir, un prestige et une reconnaissance importants alors que d’autres n’ont pas connu le même sort et sont par conséquent considérées comme ayant moins de légitimité. Dans ce contexte, sont appelées langues des systèmes de communication qui peuvent être utilisés dans un espace géographique plus vaste que d’autres, compter plus de locuteurs, avoir développé une tradition écrite voire une littérature ou avoir obtenu une reconnaissance officielle. C’est par exemple le cas du français, de l’italien ou de l’allemand. Les langues ne répondant pas aux mêmes critères, comme le francoprovençal, sont pour leur part nommées dialecte ou patois. Tous ces termes ne peuvent cependant pas être considérés comme des synonymes, ils véhiculent des valeurs différentes.

Dialecte est un terme linguistique utilisé surtout par les scientifiques. Il permet de désigner, sans connotation négative, un sous-ensemble d’une langue géographiquement bien délimité et qui présente des variations notables. Les dialectes d’une même langue partagent cependant un ensemble de propriétés linguistiques communes et une base de ressemblance suffisamment fortes pour garantir l’unité de la langue qui les rassemble. En Suisse romande, on rencontre aujourd’hui encore des locutrices et des locuteurs des dialectes francoprovençaux et franc-comtois . Ces parlers sont des formes régionales des langues francoprovençale et oïlique qui, elles, s’étendent sur des zones géographiques plus larges et qui sont composées d’un ensemble de dialectes distincts, parfois nombreux.

Pour désigner les dialectes, le mot le plus usuel est patois. Loin d’être neutre, il est chargé idéologiquement et véhicule, en France comme en Suisse romande, une forte connotation négative. Le terme porte en effet en lui au mieux l’idée que les langues qu’il caractérise ont un statut inférieur à la langue officielle, en l’occurrence le français, voire que ces langues ne constituent pas des systèmes linguistiques complets ou sont du mauvais français quand elles ne sont pas jugées méprisables, rustiques, grossières, etc. Ces idéologies sont en grande partie héritées des politiques linguistiques mises en œuvre en France depuis le XVIIe siècle et intensifiées après la Révolution de 1789 en vue d’imposer le français comme langue unique. Elles se sont également, mais dans une moindre mesure, diffusées en Suisse romande.

Dorothée Aquino, adjointe à la direction du Glossaire des patois de la Suisse romande, Université de Neuchâtel

Pour aller plus loin :

Boyer, Henri (2013), « « Patois » le déni français de glossonymie », in : Kremnitz, Georg (dir.), Histoire sociale des langues de France. Rennes: Presses universitaires de Rennes, p. 169-177.

Kristol, Andres (à par.), « Langue – dialecte – patois », in : id., Histoire linguistique de la Suisse romande. Neuchâtel: Alphil.

Moreau, Marie-Louise (1997), « Dialecte », in : id., Sociolinguistique. Concepts de base, Lyon: Mardage, p. 120-124.

Tabouret-Keller, Andrée (1997), « Les enjeux de la nomination des langues. Présentation », in : id. (éd.), Le nom des langues I. Les enjeux de la nomination des langues. Louvain: Peeters, p. 5-20.

romand. Carouge : Éditions Zoé.

Liens utiles:

La Base de données lexicographiques panfrancophone – Suisse

Illustrations sonores :

Différences entre patois, dialecte et langue

et puis dans les régions li/ euh de France voisine euh comme la Haute-Savoie on a ont aussi le | _ | le la même langue euh | _ | de référence qui s’appelle le francoprovençal | _ | ou arpitan on l’appelle aussi l’arpitan | _ | donc le patois vaudois est un dialecte comme je l’ai dit de | _ | euh ce francoprovença

le patois vaudois ou et le francoprovençal de manière générale était vraiment une langue distincte du français donc de la langue d’oïl

par exemple en Suisse romande on va dire euh huitante on va dire euh adieu pour saluer | _ | euh qu’est-ce qu’on va dire on va dire je mets de la benzine dans mon auto plutôt que de l’essence | _ | ça c’est des régionalismes le patois c’est vraiment une langue entière qui était utilisée | _ | il faut distinguer les régionalismes quelques mots qui ont survécu | _ | dans le français régional d’aujourd’hui | _ | du patois qui était une langue à part entière

Témoignages sur le patois

L1 : le et oui entre eux ils parlaient toujours patois mon mes parents | _ | mais avec nous ils parlaient toujours français
L2 : d’accord| _ | donc c’était une langue euh | _ | familiale amicale mais pas administrative pas
L1 :non pas administrative du tout | _ | on pouvait pas aller à l’école si on savait que le patois | _ | on devait a/ s/ | _ | c’est pour ça que nos parents ils nous ont jamais parlé en patois | _ | pour que quand on aille à l’école on soit capable de parler français

L1 : et c’était très différent entre les villages | _ | ou entre les vallées ?
L2 : ah chaque euh vallée elle a son patois | _ | c’est ils ont personne le même patois mais c’est assez près | _ | ça se rapproche
L1 : mmh toi tu pourrais comprendre par exemple le patois de la vallée d’en face ?
L2 : oui [ouais]| _ | oui oui |

Représentations sur le patois, le dialecte et la langue

alors moi je crois que de manière générale c’est | _ | c’est une richesse de de la diversité je pense que plus y a de de patois | de langues de manière générale de dialectes | _ | plus on a une vision | % | des visions du monde euh larges | _ | euh moi je pense que | _ | s’intéresser à un patois ou ou à une langue étrangère ça peut être euh s’intéresser je sais pas moi au | _ | à l’espagnol au chinois à l’arabe c’est | _ | c’est ouvrir son horizon et puis | _ | peut-être refuser un une certaine pensée aujourd’hui qui considère que | _ | apprendre l’anglais suffirait à à saisir toute la finesse du monde

L1 : je trouve ridicule de d’avoir un patois [ah oui ?] on a une belle langue le le français est une belle langue | _ | essayons de de l’u/ de l’utiliser correctement
L2 : comment vous voulez dire correctement ?
L1 : ben de de | _ | ouais de bien parler de de | _ | de prononcer les mots | _ | complets de | _ | % | ne pas tricher

L1 : selon toi les # peuvent-ils être euh fiers de leur manière de parler ?
L2 : ben moi je s/ moi je suis en tout cas anti patois hein | _ | je pr/ | _ | je trouve que se réfugier dans des des dans les vieux langages euh c’est | _ | c’est c’est un peu stupide [d’accord] c’est un peu stupide ça sert à rien c’est | _ | c’est pas de la c’est pas c’est pas de la tradition c’est plutôt de | _ | je dirais plu/ c’est plutôt de | _ | pas du racisme mais du | _ | du
L1 : sorte de nationalisme %%?
L2 : pour pour pour rester ent/ entre soi je sais pas comment on dit ça du
L1 : ouais une sorte de langage de groupe ou quelque chose comme ça [de fonction identitaire
L2 : ouais de de de de de f/ de f/ de fermeture ouais] fonction identitaire fermeture par rapport aux autres aux [d’accord] et ça et ça dégénère vite t’as vite tendance à | _ | à à être moqueur