Avant de s’intéresser aux genres spécifiques de l’oral, il est utile de définir ce qu’on entend par « genres de discours »: les genres sont des modèles (pattern) de la communication orale ou écrite que les différents groupes sociaux ont élaborés au cours de l’histoire et continuent d’élaborer pour organiser les discours (au sens d’événement communicatif), en fonction de critères qui sont acquis par les locuteurs en même temps que le langage et la vie en société pour les genres quotidiens, ou au cours de leur scolarité, leur éducation ou leur profession pour d’autres plus élaborés. Ainsi, il n’est pas nécessaire de « mettre une étiquette » à une conversation entre proches, à une consultation chez le médecin ou à une leçon pour que chacun sache à quoi s’attendre du point de vue de la communication.

Comme les productions de l’écrit qui relèvent de nombreux genres différents (romans, cartes postales, mails, lettres administratives, listes de courses…), celles de l’oral ne sont pas uniformes et se réalisent de manières très diverses selon les contextes. Le lieu, les interlocuteurs, le moment, la thématique, etc. sont autant d’éléments qui peuvent changer l’organisation de la prise de parole, son lexique, voire sa grammaire ou sa prononciation.
Chaque locuteur, natif ou non, développe au cours de son acquisition de la langue un répertoire de genres qui lui est propre. Tout le monde fait l’expérience des genres de la communication quotidienne que sont la conversation, la dispute, l’anecdote, le fait divers ou le journal télévisé, et cette expérience est largement partagée au sein d’une même communauté ; mais il existe d’autres genres plus spécifiques qui concernent des sous-groupes professionnels, économiques, religieux, sportifs, politiques ou scientifiques. Les genres propres à ces communautés « spécialisées » doivent être appris pour être maîtrisés, ce qui rend l’enseignement explicite des genres particulièrement important. De cette manière, le locuteur peut élargir son répertoire générique de manière consciente.
Chaque genre comporte un certain nombre de caractéristiques qui le distinguent des autres genres:
- Du point de vue fonctionnel, selon le but de l’activité langagière, par exemple enseigner pour les genres didactiques, convaincre dans une plaidoirie ou simplement maintenir le contact dans une conversation.
- Selon les critères linguistiques : l’énonciation (p.ex. le discours par opposition au récit), mais aussi la répartition statistique de marques linguistiques (fréquence des structurateurs du discours, du lexique professionnel) ou de l’organisation textuelle (très saillante dans une présentation académique, fluctuante selon les conversations entre proches).
- Selon les critères situationnels : types d’interlocuteurs (qui se connaissent ou pas, avec une relation hiérarchique ou pas, avec des rôles statutaires (professeur, médecin), qui sont associés à certains comportements discursifs (narrateur, interrogateur) et à certaines attitudes pendant l’énonciation (calme, bienveillance, enthousiasme, etc.)
- Selon les circonstances de la communication (cérémonie religieuse, procès, leçon, rencontre fortuite dans la rue, etc… ), le canal (en direct, par téléphone, par visioconférence, en différé par audio, enregistrement, etc..)
Globalement, on peut quand même regrouper les genres de l’oral en catégories :d’un côté, on trouve les genres « institués », qui doivent s’acquérir par la profession, le capital social ou culturel, de manière passive (repérer un genre, interpréter la production verbale comme telle), ou de manière active (réaliser une production verbale qui réponde aux critères du genre attendu). Dans ces genres, on trouve des éléments stables et routiniers, comme les rôles joués par les partenaires de la communication, les finalités de l’activité, les circonstances dans lesquelles elles sont fixées à priori (p.ex. interview radiophonique, débat télévisé, consultation médicale).
D’un autre côté, on trouve les genres conversationnels, accessibles à tous, puisque tous les locuteurs y sont baignés dès la naissance, sans lien avec des lieux institutionnels, ni rôles, ni scripts stables. Leur composition et leur thématique sont changeantes, leurs cadres se transformant sans cesse. En général, ces genres se situent dans l’immédiat communicatif, dans l’espace et dans le temps, dans un cadre familier, ils peuvent avoir des finalités autres que pratiques (p.ex. favoriser la complicité, valoriser son image et celle de son interlocuteur), sans but instrumental et égalitaire, les participants se comportant d’habitude dans l’interaction comme des égaux.
De manière générale, dans les genres de l’oral, surtout conversationnels, on passe souvent imperceptiblement d’un genre à l’autre, ce qui complique encore leur typologie. En effet, même si les critères externes à un événement de communication peuvent être bien définis et stables parce que le lieu, les interlocuteurs, le degré de formalité, etc. ne changent pas, il peut arriver, au cours de l’échange, que d’autres facteurs évoluent, en particulier les critères internes de l’événement: on passe du récit d’une anecdote à des instructions en passant par une dispute; on passe d’une analyse formelle d’un problème à une conversation à bâtons rompus, etc. Finalement, on peut dire que même si les genres de l’oral sont par nature hétérogènes, il existe néanmoins des schémas prototypiques repérables, réguliers et enseignables.
Carine Skupien-Dekens, Professeure titulaire, ILCF, Université de Neuchâtel
Pour aller plus loin :
Adam, J.M. (2012), «Discursivité, généricité et textualité», Les discours en classe de français, Lille, Septentrion.
Beacco, J.-Cl. (2013), « L’approche par genres discursifs dans l’enseignement du français langue étrangère et langue de scolarisation. » Théories et pratiques des genres, Revue Pratiques, N°157-158, p. 189-201.
Kerbrat-Orecchioni, C. & Traverso, V. (2004), « Types d’interactions et genres de l’oral. », Langages, 1(1), 41-51.
Maingueneau, D. (2004), « Retour sur une catégorie : le genre », in Adam, J.M., Grize, J.-B. et Bouacha, M.A. (2004), Texte et discours : catégories pour l’analyse. Dijon, Editions universitaires de Dijon, p. 107-118.
Illustrations sonores :
Extrait d’une conversation entre proches
L1: ils sont des plus petites classes c’est privé |_| donc ils sont ils sont favorisés [c’est pas euh
L2: c’est c’est gen/] c’est genre hyper élitiste ce que tu décris [quoi
L1: ben] je le décris comme [ça mais c’est encore une réalité oui
L2: ouais c’est hyper élitiste quoi] c’est les écoles de l’UDC en gros quoi
L1: non c’est pas une école d’UDC
L2: [mais bien sûr que si
L1: ce que je veux dire] par là c’est que simplement des écoles| _ | où on où l’enfant | _ | a a plus de chance de se |_| de se euh de se développer parce que c’est des plus petites classes |_| % | et pis il faut voir les choses en face c’est c’est des écoles qui sont encore euh |_| euh très peu %
L2: c’est des écoles pour privilégiés quoi
L1: ben c’est encore le cas actuellement toi tu me dis de toute façon ils sont pas euh |_| motivés intellectuellement etcetera alors je te donne un argument qui va dans ce sens %
Extrait d’un message vocal
coucou_je viens juste de partir de de chez euh ton mari et pis euh il m’a g- dit exactement la même chose_alors du coup euh moi j’étais euh j’étais très très motivée pour euh boire un petit verre avec euh avec vous_du coup j’ai pas compris si tu étais là dans un petit moment ou pas mais euh_j’aurais plaisir à à te voir c’est sûr
Extrait d’une conférence
euh bonjour à toutes et tous euh|_|comme l’ont fait les personnes avant moi je vais commencer par remercier les organisatrices et organisateurs du colloque je suis très heureux |_| d’autant plus heureux de pouvoir présenter ma recherche actuelle | _ | en ces lieux euh |_| qui |_| me sont chers pour les raisons qu’à évoquées |_| # |_| euh |_| je vais présenter euh ma communication | en français mais je réponds volontiers à des questions en anglais si s’il y a lieu |_| voilà alors la communication que je vous propose aujourd’hui repose sur mon projet euh de recherche actuelle euh qui porte sur une nouvelle forme d’activité sportive nommée street workout freestyle kally states |_| ou bar hitting par ses participants |_| alors le fait même que y a pas encore de terme arrêté pour décrire la pratique sportive montre combien euh ces frontières sont encore en cours de négociation c’est une pratique qui est qui a moins de cinq ans |_| donc euh on est encore en plein en plein processus de négociation |_| d’ailleurs l’usage des termes |_| est est aussi un enjeu de négociation très important chez les pratiquants
Extrait d’un conte
c’était il y a très très très longtemps_cet hiver-là_est glacial comme on en a rarement connu sur la Terre_les animaux_ont_tellement froid_ils n’arrivent pas à se réchauffer_ils ont beau_creuser des terriers de plus en plus profonds_essayer_de se rassembler pour avoir chaud bien se mettre les uns avec les autres_rien n’y fait ils sont gelés
