L’apprentissage d’une langue maternelle dans une société où l’école joue un rôle central s’accompagne d’un certain type de socialisation qui aboutit la plupart du temps à établir un classement des manières de parler. En France, ce sont les Tourangeaux et les Tourangelles qui sont censé·es parler le meilleur français; en Suisse, Neuchâtel est réputé pour la qualité de son français, réputation que les Neuchâtelois et les Neuchâteloises se seraient forgée au XVIII et XIXe siècle lorsqu’elles et ils étaient recruté·es par les cours européennes pour franciser l’aristocratie (ce qui n’empêche pas les imitateurices de caricaturer l’accent neuchâtelois!).
De manière générale, plus on s’éloigne du centre de diffusion du français (en gros, Paris), plus on risque de se voir reprocher de parler un mauvais français.

Plusieurs enquêtes du siècle passé ont mis en évidence un rapport ambigu des Suisses romand·es à leur langue. Ce rapport constituerait la base de l’«insécurité linguistique des francophones périphériques», selon le terme en vigueur en sociolinguistique. Toutes les personnes qui ont appris le français comme première langue de socialisation ailleurs qu’en France métropolitaine en seraient affectées. Ce rapport ambigu peut être vu comme une forme d’amour-haine: d’une part, les Suisses romand·es sont un peu gêné·es d’être reconnu·es lorsqu’elles et ils utilisent septante ou nonante, diner au lieu de déjeuner, parquer sa voiture plutôt que garer ou costume de bain plutôt que maillot, ou quand elles et ils s’entendent dire «mais vous avez un accent, vous!»; d’autre part ces mêmes personnes revendiquent un attachement certain aux particularités linguistiques de Suisse romande, un amour des mots et des expressions «du cru», prononcés avec un accent local forcé et assumé : le chenit («le désordre»), le caquelon («casserole pour faire la fondue»), le ruclon («fumier, compost»), la torrée («grand feu pour cuire des saucisses»), faire un tour de Sagnard («faire un détour»), les Dzodzets («les Fribourgeois»), pas toucher le puck («ne rien y comprendre»), un autogoal magistral («un but contre son camp»), un bracaillon («personne peu appliquée»)…
Pendant longtemps, ce modèle centre-périphérie n’a pas été contesté. Il confère aux locuteurs et locutrices du centre une légitimité sécurisante dans leur prise parole, par opposition aux locuteurs et locutrices de la périphérie qui ressentiraient une forte insécurité en raison de la distance perçue entre les façons de parler des gens du centre (ou plus largement des Français·es, sauf celles et ceux qui ont un accent du sud!) et les leurs.
Ce modèle n’est peut-être plus à même de capter la réalité d’aujourd’hui, qui semble se caractériser par des valeurs positives accordées au local et à la diversité, y compris pour ce qui concerne les variétés de langues. Les normes de la francophonie ne seraient plus orientées vers l’unique centre parisien, mais on verrait se constituer différents centres normatifs en Europe, en Afrique et en Amérique du nord, à même de diffuser de «bonnes façons de parler» plutôt que «LA bonne».
Si cette hypothèse pluricentrique s’avère correcte, on peut penser qu’en Suisse romande l’arc lémanique, région la plus peuplée et la plus urbaine, se constitue en centre normatif diffuseur d’un français suisse romand, sans accent régional clairement identifiable, rendu visible et véhiculé par les journalistes des médias situés dans cette zone lémanique.
Pour aller plus loin :
Matthey, M. & Heyder, K. (2018). L’insécurité linguistique des communautés francophones périphériques revisitée. Dans C. Alen Garabato, H. Boyer, K. Djordjevic Léonard & B. Pivot (éds) Identités, conflits et interventions sociolinguistiques (pp 525-532). Limoges, Lambert-Lucas.
Pöll, Bernhard, 2005, Le français langue pluricentrique? Études sur la variation diatopique d’une langue standard, Berne, Lang.
Singy, Pascal (1996). L’image du français en Suisse romande. Une enquête sociolinguistique en Pays de Vaud, Paris: L’Harmattan.
