La plupart des francophones ne sont pas conscients des différences profondes qui existent entre l’oral et l’écrit. Et c’est bien normal car, durant la scolarité, l’écrit est au centre des préoccupations et l’oral est relégué au second plan. Cela aboutit à considérer l’écrit littéraire comme une référence à atteindre et l’oral comme une forme à corriger. Il arrive même régulièrement que l’on considère que le français se réduit à la seule forme littéraire et que ce qui s’en écarte n’est pas français. Pourtant, prendre comme modèle unique, en toute circonstance, l’écrit littéraire représente un objectif hors d’atteinte et peut même s’avérer contre-productif. Cela est valable aussi bien en contexte d’apprentissage du français langue maternelle que langue seconde.

Une des conséquences les plus visibles de cette situation s’incarne dans ce que l’on nomme l’hypercorrection. L’hypercorrection consiste à employer une tournure fautive en pensant qu’elle est correcte et ainsi à produire des erreurs en plus en cherchant à respecter la norme. En guise d’illustrations, on peut citer les liaisons incorrectes ou bien le recours à une inversion sujet-verbe ou à « est-ce que » dans une interrogative indirecte comme dans: « Je me demande quand son frère viendra-t-il » ou encore l’emploi erroné du relatif « dont » . La distance qui existe entre la forme de référence et les usages quotidiens va ainsi engendrer de l’insécurité et des difficultés à arbitrer entre ce qui est correct et ce qui ne l’est pas.

Mais il faut être conscient que l’oral et l’écrit possèdent des modalités de production et des caractéristiques bien distinctes. On peut prendre son temps pour écrire, mais pas forcément pour parler, on utilise des unités graphiques ou sonores, on peut recourir à des marques de ponctuation ou pas, l’écrit standard conserve des traces d’un état ancien de la langue qui ont totalement disparu en français parlé, etc. Les francophones doivent donc tirer parti des ressources que leur offre l’oral d’un côté et l’écrit de l’autre. Par exemple, une différence que l’on pourra faire à l’aide de la prononciation d’une consonne devra se faire d’une autre manière à l’écrit. C’est le cas de « J’en veux plus » qui peut s’interpréter comme comportant une négation ou un superlatif en fonction de la prononciation de « plus » (avec ou sans le S final) . À l’écrit, c’est la présence ou l’absence du « ne » de négation qui peut permettre de faire cette distinction. De même, les marques de pluriel sur les noms, que l’on retrouve couramment à l’écrit (ex : « enfantS »), ne sont généralement pas audibles. Cela n’aurait donc pas grand sens de considérer le marquage du pluriel de l’écrit comme référence du marquage du pluriel en français parlé (cf. question 7.2).

Ces différences profondes ont pour conséquence l’usage de tournures distinctes, au moins en termes de fréquence d’emploi. Certaines formes très fréquentes à l’oral pourront être attestées de manière marginale à l’écrit et inversement. Par exemple, un locuteur francophone serait sans doute étonné d’entendre sortir de la bouche de quelqu’un : « Paieront une amende tous les automobilistes en infraction ». Or, cet agencement peut se trouver dans des textes formels en français. Ainsi, ce qui peut paraitre inapproprié dans un contexte peut être tout à fait naturel dans un autre contexte.

En conclusion, nous utilisons des tournures différentes en fonction des situations auxquelles nous sommes confrontés et cela peut donner lieu à une pluralité de modèles à respecter. Il n’existe pas une forme idéale adaptée à l’ensemble des situations, mais plusieurs. Il est important de s’orienter vers la délimitation de ces différents modèles à l’écrit comme à l’oral. C’est la raison pour laquelle, dans OFROM, l’utilisateur a la possibilité de sélectionner un type d’interaction particulier (entretien, conversation, conférence, message vocal, conte, réunion, etc.). Cela permet d’observer que la langue n’est pas homogène mais donne lieu à des adaptations en fonction de différents paramètres. On peut donc dire que savoir une langue, c’est d’abord en maitriser la diversité.

Christophe Benzitoun, maitre de conférences en linguistique française, Université de Lorraine

Pour aller plus loin :

Blanche-Benveniste Claire (2010), Le français. Usages de la langue parlée, Leuven/Paris, Peeters.

Dolz-mestre Joaquim, SCHNEUWLY Bernard (2009), Pour un enseignement de l’oral : Initiation aux genres formels à l’école. 4e édition. Issy-les-Moulineaux: ESF éditeur.